6002613433_102354f39a_obis

Comme tous les autres sports dits modernes, le football a été introduit en Afrique par les occupants européens. Au Maghreb, dans les colonies d’Afrique occidentale française, d’Afrique équatoriale française ou du Congo belge à partir du début du XXème siècle. En effet, missionnaires catholiques à Brazzaville et Léopoldville, et colons en Algérie ont participé à la diffusion du football parmi les « indigènes » résidant dans les villes. D’abord considérés comme un signe socialement et racialement distinctif vis-à-vis des indigènes, les sports modernes sont progressivement devenus des pratiques courantes pour les colonisés. Selon Nicolas Bancel et Jean-Marc Gayman, ce processus d’appropriation « marque un double mouvement : il témoigne de l’émancipation progressive des colonisés vis-à-vis du système colonial, mais également d’un processus d’acculturation, par ces pratiques culturelles d’importation ». De plus, le football s’est imposé comme un moyen extrêmement puissant dans la lutte contre le racisme (Gandhi en 1908 en Afrique du Sud, les prisonniers sur Robben Island), et dans celles pour l’indépendance (citons par exemple avec le combat politico-footballistique de Nnamdi Azikiwe au Nigeria dans les années 1940 et 1950 et l’équipe du FLN en 1958 pour l’Algérie, en pleine guerre coloniale).

Si, depuis les indépendances, l’imbrication entre le football et le politique en Afrique apparaît comme une constante, le statut attribué à ce sport en Afrique a considérablement changé depuis une vingtaine d’années. L’extrême médiatisation de la pratique et le développement des moyens de communication, la télévision satellitaire notamment, font que de plus en plus de jeunes Africains ont accès aux images des matchs des championnats européens les plus riches. Cet accès a stimulé l’importance croissante attribuée au football comme moyen de couronner le rêve migratoire commun à la jeunesse africaine contemporaine, ce qui fait que de plus en plus de jeunes grandissent avec l’espoir de partir en Europe jouer. Cet espoir est nourri par la présence sur place d’observateurs de clubs européens et d’agents de joueurs basés en Europe et par l’existence de réseaux transnationaux s’occupant du commerce de footballeurs.

Le football africain s’est donc construit en lien avec l’extérieur, dans des relations à double sens. Ce mécanisme le construit mais le définit aussi, plus qu’un simple processus c’est une caractéristique profonde. Or, ce qui a contribué à son développement apparaît aussi comme une entrave, et on peut s’interroger sur la finalité de ces liens.

Un développement politique du football africain

Construction politique de l’extraversion dépendante

Dès leur indépendance, les États africains ont accordé une grande importance au football pour en faire un outil de construction nationale. Ainsi, selon Jean-Pierre Augustin, « à la différence des pays européens où le mouvement sportif s’est abord développé à l’initiative de la société civile, l’État est omniprésent dans les pays africains ».

Importé par les colons mais déjà implanté au sein de la population locale dans la plupart des États lors des indépendances, le football est immédiatement investi d’une signification politique par la nouvelle classe dirigeante. La Confédération africaine de football (CAF) est créée en 1957 à Karthoum par l’Égypte, le Soudan, l’Éthiopie et l’Afrique du Sud, à l’occasion de la première Coupe d’Afrique des Nations. En 1963, le nombre de fédérations membres était déjà de 39. Une Coupe d’Afrique des clubs champions est organisée à partir de 1964.

Du protectionnisme endogéniste au libéralisme exogéniste

Dans le contexte politique des indépendances, le départ de footballeurs à l’étranger est perçu négativement par les dirigeants politiques et sportifs des nouveaux États. Dès la première édition de la CAN en 1957, la CAF interdit l’emploi de footballeurs professionnels expatriés. Le cas du Congo est révélateur : à partir de l’indépendance jusqu’aux années 1980, les meilleurs joueurs congolais sont retenus dans le pays. Cette option « endogéniste » porte immédiatement ses fruits et les équipes congolaises s’illustrent : le Tout-puissant Mazembe et l’AS Vita notamment ; et le Congo-Kinshasa (plus tard Zaïre) gagne la CAN en 1968 et en 1974. Cette même année, la sélection nationale zaïroise devient la première équipe subsaharienne à se qualifier pour la phase finale de la Coupe du monde disputée en Allemagne. La plupart des joueurs qui composent les sélections nationales de football africaines d’alors, évoluent dans les championnats locaux. Ces derniers, dont le niveau ne cesse de s’améliorer, sont de plus en plus suivis.

La politique protectionniste des États africains en matière de migration de footballeurs s’impose durant deux décennies, mais au début des années 1980, deux changements réglementaires changent radicalement la donne. En 1981, la FIFA met en place un calendrier international des rencontres entre équipes nationales comportant des périodes « protégées », lors desquelles les clubs sont obligés de mettre à disposition des sélections les joueurs convoqués. Ce changement fait progressivement basculer les rapports de force entre clubs européens et fédérations nationales africaines en faveur de ces dernières. Puis, en mars 1982 la CAF libéralise l’emploi de joueurs « professionnels » expatriés. Ce double changement réglementaire rend inutiles les freins au départ des joueurs à l’étranger. Au lieu de constituer un handicap, le départ de footballeurs à l’étranger devient une ressource pour leurs pays d’origine. Depuis le début des années 1980, les dirigeants des États et des fédérations de football africaines ne retiennent plus les joueurs sur place et encouragent au contraire leur migration en participant activement à la mise en place de réseaux de transfert transnationaux animés par un but spéculatif financier.

Le nombre de footballeurs recrutés en Afrique par les clubs européens n’a cessé d’augmenter à partir des années 1980, en particulier après l’arrêt Bosman décrété en 1995. Les footballeurs professionnels africains sont désormais présents dans l’ensemble de l’Europe. On trouve aussi des expatriés africains dans les pays du golfe Persique tels que les Émirats arabes unis, le Qatar ou le Bahreïn, ou dans des pays d’Asie du sud-est comme la Malaisie, la Chine, la Thaïlande et le Vietnam. Les migrations de footballeurs ont aussi cours à l’échelle continentale. Le championnat d’Afrique du Sud, pas le meilleur en terme de niveau mais leader en terme de structures et d’organisation, attire de nombreux joueurs d’Afrique australe (Zimbabwe, Zambie) et centrale (Congo, Cameroun). Les clubs des pays du Maghreb et d’Égypte, de très bon niveau, recrutent de nombreux footballeurs d’Afrique de l’Ouest (Sénégal, Mali, Côte d’Ivoire, Nigeria). Le départ massif de footballeurs à l’étranger permet à beaucoup de pays africains de disposer d’un bassin de joueurs susceptibles de former une équipe nationale compétitive, du moins sur le plan continental, plus vaste que le système de formation de jeunes footballeurs existant au pays ne pourrait le permettre car sous-développé.

La dépendance, contrainte ou ressource ?

Mais il y a des effets pervers à cette extraversion dépendante. En effet, au-delà des avantages qu’elle fournit sur le court terme, la stratégie d’extraversion dépendante, largement pratiquée par les dirigeants des États et des fédérations de football africaines avec la complicité active des joueurs en quête de reconnaissance internationale et de leurs agents, comporte de nombreux inconvénients à long terme. Si l’extraversion permet de masquer le déficit structurel du football africain, elle ne permet pas de valoriser à sa juste mesure le capital humain à disposition. Au contraire, elle constitue une solution palliative qui n’incite pas les dirigeants à mettre en place les réformes nécessaires pour relever le niveau de la formation dispensée aux jeunes footballeurs (formation de formateurs, organisation régulière de compétitions de jeunes, constructions d’infrastructures de proximité, etc.). Au bout du compte, l’extraversion dépendante provoque un énorme gâchis qui va à l’encontre de la création d’un bassin de joueurs de très haut niveau suffisamment vaste pour bâtir des sélections nationales plus performantes à long terme. Enfin, le déficit structurel dans la formation des jeunes renforce la précocité de l’exode de joueurs.

Diaspora et communauté imaginée

La notion de « communauté imaginée », forgée par Benedict Anderson et construite sur des récits mythiques, s’applique parfaitement au football : il est plus facile d’imaginer la nation et de conforter l’identité nationale à travers onze joueurs qui représentent cet espace dans un match contre une autre nation qu’en se référant, par exemple, aux pratiques ordinaires de la vie quotidienne. Dans de nombreux pays d’Afrique, en l’absence d’unité religieuse, ethnique ou linguistique, le sport reste le seul élément en mesure de souder la nation. En outre, plus qu’en toute autre occasion, la fierté nationale s’est souvent exprimée en Afrique lors de rencontres sportives.

Identité nationale et nationalité(s)

Étaient désignés Oriundi les Argentins, et notamment les footballeurs et rugbymans qui, grâce à leur filiation italienne plus ou moins lointaine, rejoignaient la sélection nationale italienne. Dans les années 1950, l’Espagne franquiste fait, elle, appel aux naturalisations de joueurs argentins, uruguayens et même hongrois (cf Alfredo Di Stéfano, Laszlo Kubala). La France utilise sa force coloniale de l’époque : le sénégalais Raoul Diagne, le marocain Larbi Ben Barek ou l’algérien Rachid Mekhloufi joueront pour les Bleus. On voit ainsi apparaitre des oriundis africains.

Néanmoins, la récupération de joueurs nés à l’étranger a été facilitée par la décision prise par la FIFA et fortement souhaitée par les présidents des fédérations africaines lors du congrès de Doha du 19 octobre 2003 : un joueur ayant représenté un pays dans une sélection nationale de jeunes, garde la possibilité de représenter l’autre pays dont il a la nationalité une fois passé à la catégorie supérieure, ce qui n’était pas le cas jusque-là. Le décret est rétroactif et une première série de joueurs va rejoindre leur pays d’origine ou celui de leurs parents pour disputer la CAN 2004 au Maroc. Cette décision a déjà été amendée le 4 juin 2009 lors du congrès de Nassau à la demande de l’Algérie : la limite d’âge pour le changement de nationalité a été abrogée, ce qui élargit encore les possibilités des pays africains de convoquer des footballeurs nés à l’étranger et ayant joué pour d’autres sélections nationales. Dans le cadre de leur stratégie d’extraversion, de nombreux pays africains ont aussi eu recours à la naturalisation. L’exemple le plus spectaculaire est celui du Togo, qui lors de la campagne de qualification pour la CAN 2004, la sélection nationale togolaise a vu défiler treize joueurs brésiliens, recrutés par l’intermédiaire de l’entraîneur d’origine brésilienne de la sélection Antonio Dimas. De plus, des changements de nationalité ont régulièrement cours entre différents pays africains.

En France par exemple, de nombreux footballeurs de qualité ne pourront peut-être pas jouer en sélection, ou très peu. De l’autre côté de la Méditerranée en revanche, on propose aux joueurs une chance de vivre une carrière internationale. « Peut-être par arrogance, les dirigeants du football français n’avaient pas vu venir un tel phénomène, persuadés que les meilleurs choisiraient toujours la France » explique Stéphane Beaud. Un phénomène qui est amené à prendre plus d’ampleur dans les années à venir compte tenu de la composition sociologique des joueurs de football. « C’est un retour des choses assez amusant vu que la France a profité de nos compatriotes partis travailler dans les usines et les chantiers dans les années 1950, 1960 et 1970 », ironisait Rabah Saâdane, sélectionneur de l’équipe algérienne de 2010. Nourrie par des discours identitaires ou de revanche sociale et historique la problématique des « oriundi africains » n’a pas fini d’alimenter les polémiques.

Il est intéressant aussi de voir que la CAF a créé en 2007 le CHAN dont la première édition s’est tenu en 2009. Il s’agit d’une compétition continentale en alternance avec la CAN où seuls les joueurs jouant dans un club de leur pays peuvent participer ! C’est une manière originale et novatrice de promouvoir les joueurs locaux, mais ça reste une compétition assez confidentielle.

Le muscle drain et sa récupération

Au même titre que le désormais célèbre brain drain, le muscle drain, l’exode des sportifs, s’est singulièrement développé depuis plusieurs décennies. Joueurs moins chers, aux salaires plus faibles, cet exode va s’intensifier avec le recours par les clubs européens de scouts sur place, ou en mettant sur pied de véritables partenariats avec les clubs africains. De plus, les joueurs africains ne sont plus achetés pour l’équipe première mais pour intégrer les centres de formation européens : une révolution qui a pour conséquence directe un rajeunissement des joueurs candidats à l’exode, et engendrent également toute une série de dérives. Mais encore faut-il utiliser les données chiffrées relatives à l’Afrique subsaharienne avec prudence, compte tenu d’une des plaies du football sur le continent : la tricherie en matière d’état civil.

Néanmoins, on assiste aussi à un processus du récupération du muscle de la part des sélections africaines. Le premier mécanisme réside dans l’usage de la diaspora, « réservoir » de talents : la sélection de footballeurs de la diaspora, originaires du pays mais ayant grandi à l’étranger ou partis avec leurs parents dans le cadre d’une migration « traditionnelle », non liée au football. Ces footballeurs représentent plus d’un quart du total des internationaux des pays africains. Et si pendant un temps cet aspect pouvait provoquer des tensions dans le groupe d’une sélection, cela est de moins en moins vrai. Enfin, il ne faut pas occulter un élément important dans la récupération de binationaux par les sélections africaines (mais existant aussi dans l’autre sens) : le lobbying.

NB : La bibliographie sera présente à la fin de la partie 2.

A suivre, partie 2 : vers un rééquilibrage des échelles ?