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Vers un rééquilibrage des échelles ?

Le football africain a connu un développement récent notamment depuis l’attribution de la Coupe du Monde à l’Afrique du Sud, et même s’il persiste de nombreux paradoxes, la situation apparaît comme étant dans un dynamisme, peut être salutaire, et en partie fédérateur à l’échelle du continentale.

Économies locales et globales

Foot-business

L’exode de joueurs est facilité par la mise en place de réseaux de transfert transnationaux de plus en plus puissants et structurés. En outre, devant un si grand réservoir de talent, la concurrence entre clubs européens se joue aussi dans le continent noir. Par exemple, l’Ajax d’Amsterdam et le Feyenoord Rotterdam suivent l’autre quand l’un s’implante dans un pays (Afrique du Sud, Ghana). Un exemple médiatique de cette concurrence est le cas de John Obi Mikel et la lutte à l’été 2005 entre Manchester United et Chelsea, alors qu’aucun de ces deux clubs ne possède de centres de formation en Afrique, mais ils emploient des recruteurs sur place. Les clubs européens collaborent parfois directement avec les plus hautes instances de l’État. Par exemple, l’AJ Auxerre avait étroitement travaillé avec le ministre des Sports du Congo-Brazzaville lui même.

Comme dans d’autres domaines, le discours de l’« assistance » ou de la « coopération » cache des enjeux économiques d’une grande importance. Par l’implantation ou le contrôle de centres de formation en Afrique, les clubs européens cherchent à atteindre une position dominante sur un « marché », tandis que du côté des fédérations et des États africains, ces initiatives permettent de cacher le manque de structuration locale du football ou d’y suppléer. Sur ce point, cela rejoint la stratégie d’extraversion évoquée dans la Partie 1/2.

Développement

Dans son discours à la nation en 2006, l’ancien Président de l’Afrique du Sud, Thabo Mbeki, affirmait que la Coupe du monde serait une contribution énorme, non seulement pour la croissance socio-économique de l’Afrique du Sud, mais aussi pour le développement de l’ensemble du continent. Cependant, dans ce genre de situation, le risque est réel d’utiliser les facteurs travail et capital du pays dans l’organisation d’un événement de cet ampleur, et de pénaliser les autres pans économiques susceptibles d’être fragilisés sur le plan local : c’est ce qui a provoqué de nombreuses émeutes lors du dernier mondial au Brésil.

Une collaboration entre les niveaux locaux, nationaux et internationaux est la condition pour une restructuration du secteur industriel, ainsi qu’une amélioration du cadre de vie par la voie du logement, de la voirie, des transports publics ou encore de l’administration et autres services publics comme ceux de la santé. Cette coordination entre un développement urbain et de grands événements sportifs et culturels est toutefois récente. En effet, depuis leur avènement, ces grands rendez-vous sportifs ont souvent été l’apanage des pays riches et développés : dès lors, il est remarquable qu’à l’aube du XXIème siècle, un pays en développement comme l’Afrique du Sud ait le privilège d’organiser une Coupe du monde de football.

Mais le développement du football en Afrique a une grande marge d’évolution. Dans de nombreux endroits en Afrique, rien ou presque n’est mis en place pour la pratique du football amateur et de loisir, celui qui concerne la masse et les jeunes. Ce constat n’empêche pas les gens de jouer puisqu’il suffit de peu pour s’organiser et jouer de manière informelle. Néanmoins, cette structure anarchique du football « à la base » n’est pas idéale pour son développement. L’intérêt du jeu est réduit au loisir sans compétition, annihilant par là même, un intérêt élémentaire du sport. Heureusement, de petits promoteurs philanthropes ou dans le business de la formation, organisent des tournois à l’échelle d’un quartier, d’une ville ou d’une région.

Il est indéniable que le système mis en place par la FIFA en Afrique via la Confédération Africaine de Football ne s’adapte pas à l’environnement. La gestion financière opaque qui est effectuée ne permet pas une bonne utilisation des fonds. Qu’ils soient débloqués par la FIFA dans le cadre de ses subventions où de ses missions de développement, soutenu par l’état, ou issu du sponsoring de l’équipe nationale. Les montants arrivés à destination sont loin des sommes évoquées au départ, et varient d’une année sur l’autre au gré des besoins des intermédiaires. De plus, les fonds servent souvent à financer la construction d’un nouveau siège pour les fédérations. Le rôle éducatif et social qui est pourtant à la base du sport, se trouve relégué au second rang des priorités exigées par la CAF, qui elle se soucie principalement de la bonne tenue des compétitions continentales (que ce soit sur le plan des nations ou des clubs).

Problèmes et solutions

Mal-développement et sorcier blanc

Un élément est crucial, à savoir le « mal développement » de l’Afrique subsaharienne. En effet, on constate une grande médiocrité des ressources : dans ces pays confrontés aux drames de « l’inégal développement », la quête des investissements internes indispensables à la pratique du sport de haut niveau et à l’organisation de compétitions internationales relève presque du miracle. Ainsi, l’unique source efficace de financement demeure en général l’État. A cela s’ajoute la banalisation du fléau de la corruption, pas un phénomène spécifique à l’Afrique certes, mais toutefois présent. À l’échelle des fédérations, l’organisation et la participation à des compétitions internationales tournent parfois au cauchemar. Au plan des déplacements, notamment. Une épopée au demeurant moins dramatique que celle vécue par l’équipe togolaise en janvier 2010 : l’attentat contre son bus traversant l’enclave contestée de Cabinda n’aurait pas eu lieu si l’équipe avaient eu les moyens de rejoindre Luanda par la voie aérienne.

Le non-professionnalisme est courant dans maintes fédérations, où les dirigeants auto-désignés émanent régulièrement au pouvoir en place et où l’ingérence politique n’est guère virtuelle. De plus, jusqu’à une époque très récente, les techniciens locaux ne supportaient pas la concurrence des entraîneurs européens aux yeux des dirigeants. Certains parmi les coachs étrangers ont obtenu le statut de « mercenaires », ce qui a contribué à pérenniser des critiques (plus ou moins justifiées) de « néocolonialisme », tout en fortifiant le cercle vicieux de la non-formation.

A ce propos, on est obligé de parler du mythe du sorcier blanc, à qui il faut reconnaître un certain succès. Mentionnons Philippe Troussier, et Claude Le Roy mais aussi plus récemment Hervé Renard (plusieurs fois adjoint de Le Roy). Mais le succès de Renard et son incroyable popularité est aussi dû au fait qu’il a vécu sur place : beaucoup de coach européens pensent qu’entraîner en Afrique est une mission aisée, au frais de la fédération. Le cas de Raymond Domenech avec la Tunisie est à ce titre pertinent. L’exemple le plus éloquent d’un réel investissement personnel est Bruno Metsu qui eut un fort impact au Sénégal, et était aussi impliqué dans le social. Mais si ces choix de techniciens ont été fait c’est aussi car certains sélectionneurs locaux n’avaient pas les formations adéquates et semblaient plus facilement sujets à des pressions locales comme celles des familles de joueurs. Selon Mansour Loum les coachs locaux aujourd’hui sont « d’anciens joueurs internationaux ayant eu une petite carrière en Europe. Ils reviennent avec des idées, une conviction et un certain statut. Du coup, tu peux lui taper dessus, mais tu ne pourras pas l’influencer. »

Pistes d’optimisme

Néanmoins, certains signes permettent d’envisager un avenir plus souriant. Dans un tel contexte, les clubs doivent souvent se débrouiller seul. Les mécènes venues du secteur privé sont rares, mais un modèle se détache : celui de Moïse Katumbi au Tout-Puissant Mazembe de Lubumbashi en RDC. Puis évidemment l’attribution de la Coupe du monde à Afrique du Sud, qui a été un nouveau point de départ, mettant sous les feux de l’actualité internationale le football du continent, directement ou indirectement. Ensuite, plusieurs initiatives ont été prises, au plan de la géopolitique externe, pour « normaliser » le muscle drain : le gouvernement néerlandais, par exemple, a décidé de lutter contre la spéculation en obligeant les clubs à verser des salaires selon une grille fixe. Dans la même veine, d’autres éléments sont encourageant comme la mise en place de « vrais » partenariats, permettant aux équipes africaines de bénéficier de l’aide européenne en matière de centres de formation. Enfin, autre exemple, l’apparition du sponsoring international émanant notamment de sociétés désireuses par ailleurs de s’implanter sur le continent : Orange, par exemple, a parrainé la CAN, rebaptisée pour l’occasion « CAN Orange ».

Au niveau de la FIFA, il y a une volonté de pérenniser les avancées suite à la Coupe du Monde : le président de la FIFA Joseph Blatter a lancé le programme « Gagner en Afrique avec l’Afrique » dont il avait confié la conception et la conduite à Jérôme Champagne, afin de prendre le relai du programme Goal de la FIFA, lancé en 1999, pour construire les sièges et centres techniques des fédérations à travers le monde. Il s’agit alors de le compléter par d’autres actions spécifiques à l’Afrique. Puis, des initiatives comme « Futuro » : il s’agit tout simplement pour la FIFA de prendre en charge la formation d’encadreurs techniques, celle des arbitres, celle des administrateurs. Et cette initiative souhaite mobiliser et inciter les investissements étrangers. Il y a les germes d’un modèle gagnant-gagnant pour les sociétés internationales qui pourraient se servir du sport pour marquer leur contribution au développement des pays où ils s’enrichissent, et de se rapprocher des populations les plus vulnérables.

En 2010, Jérôme Champagne synthétisait parfaitement la situation : « Le regard sur l’Afrique commence à changer, car la Coupe du monde a promu dans les médias une image d’une Afrique qui se bat, professionnelle, ouverte et bien intégrée dans l’histoire, dans le monde, et consciente que son destin lui appartient. CNN aurait-elle lancé son programme « African Voices », montrant au monde les success stories du continent, sans la Coupe du monde ? Dans le domaine économique, les choses bougent aussi avec la prise de conscience que c’est en Afrique que le potentiel d’équipement des pays, des ménages et des individus est le plus grand. Les produits chinois, les téléphones cellulaires, les voitures dites « bas de gamme », etc., font émerger une Afrique proactive et avide de progrès. C’est aussi cette Afrique-là que l’on voit apparaître dans le football, dans les fédérations, dans les clubs et parmi les anciens joueurs soucieux d’apporter leur expérience. La FIFA et la Coupe du monde auront contribué à cela, même si l’angélisme est à exclure, tout comme la tentation de se reposer sur ses lauriers : l’Afrique a encore beaucoup de matchs à gagner. »


Bibliographie :

Articles scientifiques de Raffaele Poli, Paul Dietschy, Pascal Charles, Jacques Soppelsa (précisions en DM sur Twitter pour ceux que ça intéresse).

Autres articles : Interview de Mansour Loum par Outsider-mag.fr, « Football et binationalité : les oriundi africains » par Samba Doucouré pour africultures.com, et « Football africain, les sélections du foot-business » par Pierre-Marie Gosselin pour le think tank L’Afrique des idées.


Filmographie sur le sujet ou pour aller plus loin :

Awa Ly, Olivier Monot, « L’aventure du football africain », 2010 (documentaire)

Pascal Lamche, « Black diamond, l’or des fous », 2010 (documentaire)

Jean-Thomas Ceccaldi, « Diambars, les guerriers du foot africain », 2012 (documentaire)

Gilles Perez, Gilles Rof, Eric Cantona, « Les rebelles du foot » (Didier Drogba, Rachid Mekhloufi), 2012 (documentaire)

Simpara Youssouf, « L’exode de l’espoir », 2012 (spot de prévention)

Benoit Mariage, « Les rayures du zèbre », 2014 (fiction)

Cheick Doukouré, « Le ballon d’or », 1994 (fiction)