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Un double usage en progression

L’usage proprement sportif est souvent peu mis en avant mais est pourtant important. Les données recueillies permettent de travailler de manière optimale avec les joueurs, d’augmenter le rendement de chacun et de chaque entrainement, c’est une évolution logique de la technologie. L’usage médiatique premier est simple : enrichir la présentation-représentation de match. Le risque inhérent est d’en fait un gadget, mais sans plus. Là où les statistiques deviennent intéressants mais peuvent également engendrer des dérives, tient place dans l’analyse. On le verra dans un second temps.

Une utilisation de ces matériaux s’opère de plus en plus souvent. L’Equipe Explore « La Data Revolution » met en lumière les différents exemples notables de mariage entre foot et data : Egil Olsen et son miracle norvégien, Comolli inspiré de Billy Beane (Moneyball), la Mannschaft notamment lors du dernier mondial. Mentionnons aussi le transfert de Flamini à Arsenal, officiellement premier recrutement issu de recherches statistiques. Dans un article au Monde Diplomatique, Simon Kuper cite Petr Cech après une séance de TAB réussie : « Soit j’ai bien deviné, soit j’étais prêt pour bien deviné » (d’un point de vue structurel dans le champ statistique un parallèle peut être établi entre le gardien de but et le batteur au baseball). Interviewé par Telerama, le même Simon Kuper amenait un élément intéressant sur la réception et l’utilisation des statistiques, à savoir le contexte socio-culturel des championnats et pays, et même des sports et de leurs acteurs eux-même. Ainsi, on pense bien entendu à une pensée anglo-saxonne et aux sports typiquement américains en symbiose avec la data, mais il évoque aussi le rugby pratiqué par des membres de la classe moyenne qui porterait une meilleure attention aux statisticiens par exemple.

Prenons l’exemple du Footoscope, sur lequel Philippe Gargov (Football Totalitaire) a collaboré : le but est de livrer les clés du match au grand public, c’est un outil d’analyse alternatif. On opère un passage de données brutes à des méta-données, il y a une dimension qualitative essentielle. L’objectif est de révéler des morphologies, des flux. Les exemples de décryptages de la CDM 2010 sont pertinents : ils mettent en lumière les rôles, l’équilibre et l’animation d’une équipe, les systèmes de passes et de positions. Autant d’éléments fondamentaux mais rarement perceptibles pour le simple spectateur (à titre personnel, ça m’a beaucoup intéressé de voir des liens avec mon XI footballophile, avec les cas de Schweinsteiger et Véron, mais aussi de Honda à relier avec Totti dans mon XI). Les analyses du Footoscope illustrent bien les aspects de jeu sans attaquant, d’hybridation.

Des limites intrinsèques et d’usage

Dans son article Us et abus de la data, Philippe Gargov estime que les statistiques disent trop souvent des choses inutiles, partielles et décontextualisées. Or, elles sont en réalité toujours liées à un discours, un commentaire, qui lui est la source d’erreur, de maladresse, de flou. De la même manière que si la vidéo présente des attraits intéressants, sans analyse humaine cela n’a aucun sens. Même les fournisseurs de données le rappelle, la data en soi ne suffit pas, c’est l’interprétation qui compte. De plus, il existe différents types de statistiques, allant du score lui-même aux Expected Goal. Néanmoins, il faut souligner que les statistiques possèdent encore une marge de progression, notons notamment la difficulté de traiter du jeu sans ballon (par exemple comment traiter le placement et le marquage d’un défenseur ?).

Selon Une théorie du Football, on observe un passage d’un discours « appuyé par » les statistiques à « baser sur » les statistiques. Ainsi, beaucoup reçoivent des données par exemple par Opta, Whoscored, Squawka, mais sans lien avec des matchs ou des éléments de terrains précis, et alors sans travail de recul. On se retrouve alors confronté à une dérive qui est l’homogénéisation de performance plus ou moins hétérogènes (différents contextes de match, différents championnats, etc). C’est aussi l’avis de Gilles Juan qui écrit pour les Cahiers du Football que la statistique n’est pas la science du jeu : « une statistique mesure des faits ; ces faits n’imposent pas un jugement, mais s’imposent au jugement. En bref, elles n’imposent pas leur interprétation. ». Et en poursuivant sur des considérations qu’ont pu émettre Jérôme Latta et J.Blociszewski sur la transformation du football par la TV (qui répondent pourtant à des logiques différentes), Gilles Juan estime à propos de l’utilisation médiatique des statistiques « c’est comme si les plateaux TV imposaient l’alternative suivante : la prise de parole ou la prise de recul ».

Interviewé par Christophe Gleizes pour SoFoot, Philippe Doucet reconnaît lui aussi le malentendu autour des statistiques : « Dans le volume d’utilisation des données, il y a matière à comparaison, mais pas dans l’explication d’un match à travers les chiffres. Un match de basket est révélé par les statistiques. En football, si vous lisez purement et simplement les données brutes de la rencontre cela ne vous dit pas pourquoi untel a gagné. ». Ainsi, on retrouve là encore la nécessité impérieuse d’une observation et d’une réflexion en amont d’un emploi des statistiques.

Vers une américanisation du football ?

Dans leur article sur les Expected Goals, Raphaël Cosmidis et Julien Assuncao s’interroge sur une américanisation du football, puisque c’est l’essor de l’intérêt des USA pour le football qui a donné un coup de fouet à l’emploi des statistiques en Europe, avec des répercutions sportives comme médiatiques. De plus, comme le rappelle Nicolas Madelaine dans Les Echos, la data entre de plus en plus dans la valorisation des joueurs. Il faut aussi avoir à l’esprit que certaines sont produites en internes lors des entrainements par exemple, d’autres proviennent de sociétés externes avec les matchs, que des datas restent privées quant d’autres sont offertes/vendues au public. D’après Miles Jacobson, directeur de Sports Interactive qui développe notamment Football Manager, « la recherche de jeunes talents fait partie intégrante du business model de nombreux clubs aujourd’hui ». Logiquement il faut alors viser large et donc devoir passer par des données pour un premier tri avant d’aller analyser avec ses propres moyens humains.

Le projet foot et data de Winning Formula, avec l’élaboration d’un journal futuriste dans une optique prospectiviste de design-fiction, présente une proposition de ce que sera le football de demain imprégné de data. On peut retenir quelques idées :

« Big data becomes big investors in football » : en effet, vu la place que prend petit à petit les statistiques dans le foot, il ne serait pas étonnant que des sociétés informatiques investissent dans ce sport. L’arbitrage n’a jamais été autant commenté, et souvent décrié. Les statistiques sur les arbitres seraient des points de référence intéressants, et pouvant rentrer dans une pédagogie à destination des supporters. Dans les palettes sur des actions litigieuses on met en lumière le positionnement de l’arbitre par rapport à l’action, si son champ de vision est libre, etc. Ici, cela va plus loin, avec des stats sur l’ensemble d’une rencontre et à l’échelle d’une saison, comme la distance moyenne avec les actions lors des prises de décisions, les taux d’erreur, etc : des aspects autant physiques et psychologiques. La pondération des stats offensives est déjà quelque chose en cours : on distingue souvent les bus hors pénalty des meilleurs attaquants. Là, on va plus loin, en questionnant le contexte des buts : type d’adversaire, moment du match (temps, score), etc. Enfin, cette prospective annonce des tactiques reposant sur les stats, notamment le taux erreurs d’une équipe, citant le statisticien Anatoli Zelentsov membre du staff de Valeri Lobanovski.

Lobanosvki, prototype de l’entraineur de demain ?

Il peut sembler curieux de voir en un entraineur ukrainien du XXème siècle un modèle pour les futurs entraineurs, influencés par une culture sportive américaine. Pourtant, le travail de Lobanosvki présage bien ce qui va peut-être apparaître d’ici dix ans. En effet, il a basé sa vision et son analyse du football sur les statistiques : pour Matthew Aslett, « Lobanovski was using statistics and data as a means of gaining competitive advantage in sport 20 years before the formation of Opta Sports and Prozone, and almost 30 years before Beane and the 2002 Oakland Athletics. »

Avec son statisticien Anatoli Zelentsov (voir leur ouvrage « The Methodological Basis of the Development of Training Models ») ils ont mis au point des entrainements capable de préparer des athlètes polyvalents, pouvant jouer ensemble de manière synchronisée, avec ou sans ballon. Inspiré par le football total de Rinus Michels (d’ailleurs, ne devrait-on pas faire solennellement entrer « Loba » dans la généalogie du football total aux côté de Jack Reynolds, Rinus Michels donc, et Johan Cruijff ?), il en propose une version laissant la possession à l’adversaire, considérant que plus on possède le ballon plus on est amené à faire des erreurs. Sa philosophie, en plus de la polyvalence, se base sur les automatismes qu’il estime indispensable avec la vitesse du football moderne de son époque. Avec Zelentsov ils ont innové, développant un programme informatique recueillant les données des joueurs selon les zones du terrains, les efforts fournies avec et sans ballon, les données physiques telles que l’endurance, l’équilibre, les réflexes, mais aussi mentales comme les nerfs et la mémoire. Son obsession était de réduire au maximum le taux d’erreur de chacun, car il avait déterminé que sous le seuil de 18% d’erreur, une équipe était imbattable.

Dans la plus pure tradition d’hommes soviétique, cet ancien joueur, ingénieur et colonel, était froid mais accordait de l’importance à la psychologie des joueurs, d’où le fait de leur expliquer ses concepts, les préparer à chaque adversaire, et leur inculquer professionnalisme et sens du sacrifice. Enfin, il n’était pas le dogmatique strict qu’on pourrait supposer, puisque lui-même admet que « l’improvisation est le niveau suprême de l’organisation » : par la rigueur et la polyvalence, il forge un cadre dans lequel ses équipes produisent du jeu.

Lobanovski a déclaré que « Les principes ne se changent pas, ils se perfectionnent » : en est-il de même avec le football à l’heure du Big Data ?

dinamo kiev lobanovski zelentsov


Boite noire complète :

http://www.cahiersdufootball.net/article-passer-aux-stats-superieures-4464

https://footballtotalitaire.wordpress.com/2012/10/02/footoscope-data-viz-analyse-tactique/

http://latta.blog.lemonde.fr/2011/05/19/television-le-match-reel-existe-t-il/

https://footballtotalitaire.wordpress.com/2014/06/07/projet-sportif-foot-data-winning-formula-le-football-vu-du-futur/

http://www.cahiersdufootball.net/article-us-et-abus-de-la-data-5705

http://www.lequipe.fr/explore/data-revolution/

http://www.lesechos.fr/23/08/2013/LesEchos/21506-066-ECH_le-football-professionnel-a-l-heure-du-big-data.htm

http://unetheoriedufootball.net/2015/05/16/la-statistique-limpact-dun-simple-outil-devenu-argument-en-soi/

http://www.manpowergroup.fr/big-data-clubs-football-recrutement-geek-manager-mercato-jeu-video/

http://www.cahiersdufootball.net/article-peut-on-vraiment-faire-dire-n-importe-quoi-a-une-statistique-5128

http://www.sofoot.com/bon-sang-a-quoi-servent-les-statistiques-dans-le-foot-178790.html

http://www.cahiersdufootball.net/article-les-expected-goals-au-coeur-de-la-revolution-statistique-5744

http://www.monde-diplomatique.fr/2013/03/KUPER/48824

http://www.telerama.fr/medias/dans-le-foot-comme-ailleurs-les-statistiques-seules-ne-suffisent-pas-simon-kuper-journaliste-sportif,120476.php

http://statosphere.fr/references/2013/06/12/outils-statistiques-datavisualisation-analyser-match-football

http://laboratoriopincharrata.blogspot.fr/2012/09/el-laboratorio-sovietico.html

http://www.sofoot.com/lobanovski-acrobatique-168885.html

https://blogs.the451group.com/information_management/2011/12/16/valeriy-lobanovskyi/