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Existe-t-il un entraineur aussi marquant que Mourinho et Guardiola au XXIème siècle ? Les seuls pouvant y prétendre sont des hommes ayant déjà influencé la fin de siècle précédente. Ainsi, voilà les deux figures de l’entraineur moderne. A moins qu’il ne s’agisse que d’une seule figure, au double visage, une créature bicéphale ou des siamois. Si chacun a eu des figures inspirantes dans sa vie et son œuvre, tout deux tiennent cependant des liens très étroits. Pour citer Nietzsche, dépassons « la croyance en l’opposition des valeurs », ce qui rejoint l’éthique complexe d’Edgar Morin, qui « conçoit que le bien puisse contenir un mal, le mal un bien, le juste de l’injuste, l’injuste du juste ».

Machiavel

Il est aisé de peindre Mourinho en un Machiavel. Version améliorée de Van Gaal, moins tyrannique mais plus rusé, José est un homme subversif, qui veut être le meilleur et passe par la différence pour y parvenir. Mourinho, c’est un maitre de la communication sous toutes ses formes : il dialogue et avec ses joueurs – c’est la base de sa « découverte guidée » -, travaille leur mental selon les situations (c’est « l’intelligence émotionnelle »), se joue des médias qui ne sont que de simples outils de travail, créé et combat des adversaires en les provoquant. Il parle tellement que ses silences sont plus remarqués que ses aphorismes. The Special One, tel Machiavel, moque la naïveté – à cause d’une blessure dont son père fut la victime à répétition – et loue l’efficacité. Mourinho, c’est le cynique, le « méchant », le « bétonneur », celui pour qui la gagne n’est pas une conséquence mais une cause.

Or, s’il est machiavélique, c’est avant tout pour autre chose. En effet, on trouve un fort échos à son travail dans les notions de Fortuna et de Virtù théorisées par Machiavel. La virtù ne désigne pas la vertu, mais plutôt la vaillance (du latin virtus, le courage), la capacité à maitriser la fortuna (l’imprévu). Le pragmatisme machiavélique est plus souple que rigide, il s’agit de s’adapter à la contingence des circonstances. Le rôle de la virtù étant alors de prévoir l’imprévu, de maitriser les écarts, de dompter le hasard, il est naturel d’y voir le reflet des talents d’observateurs et de tacticien de Mourinho et de Guardiola. Le Mou a été un scout d’exception, aux rapports clairvoyants, Guardiola aussi un décrypteur d’équipes hors pair, pouvant perpétuellement adapter la stratégie de son groupe et arriver à chaque match über-préparé. The Special One va même jusqu’à se renseigner sur le moindre détail touchant de près ou de loin son adversaire : gagner, c’est prévoir. Pour Guardiola et son mentor Juanma Lillo « l’imprévu n’est pas un accident. C’était la base du travail. La stratégie était donc une façon de se préparer à l’inattendu ».

Paco Seitur-lo

Le trait d’union entre les univers de Mourinho et Guardiola est incarné par la figure de Seitur-lo, grand inspirateur de Lillo et Guardiola, mais que Mourinho a aussi cotoyé au Barça durant ses années Robson et Van Gaal. L’enseignement de ce préparateur physique qui ne croyait pas en la préparation physique est simple : attaquer et défendre sont synonymes, seule compte l’intention et donc la volonté ; ainsi que le fait que le ballon doit impérativement être présent dans chaque exercice, chaque action, chaque mouvement.

Ce qui a fait changer la vision de Paco sur sa discipline est la lecture de l’oeuvre d’Edgar Morin, et notamment son concept de complexité.

Edgar Morin

Le concept de complexité exprime une forme de pensée acceptant les imbrications de chaque domaine de la pensée et la transdisciplinarité : voilà donc ce qui a tant influencé Seitur-lo, Lillo, puis Guardiola. Or, on retrouve cette notion chez Mourinho, dont le mentor est un philosophe, Manuel Sergio, inventeur de la « motricité humaine » et qui a dit au Mou une phrase qui changea sa vie : « Celui qui ne connait que le football ne comprend rien au football. » A Thibaud Leplat, Sergio explique : « Le football n’est pas une activité physique, c’est une activité humaine. Il doit être appréhendé en termes de complexité et de totalité ». Dans le travail de Mourinho, cela va se traduire par la « planification anthropologique », et il va s’aider des travaux du neuroscientifique Antonio Damasio et son « homme neuronal » pour établir des entrainements des consciences avant ceux des corps. La méthode qui va naitre s’intitule la « périodisation tactique », dont le père est Victor Frade, encore un intellectuel et universitaire.

Comment définir le jeu de Guardiola : « c’est toujours pareil mais c’est toujours différent ». La même définition peut s’appliquer aux entrainements de Mourinho. Et comme les entrainements du catalan imite les matchs, on peut en déduire avec un peu d’audace que nos deux entraineurs font la même chose. Mais en différent.

Différence de style

Néanmoins, il est évident que leurs équipes respectives sont très différentes. Cela s’explique par un élément très simple, chacun tient pour essence un axiome opposé à celui de l’autre : pour Mourinho, la gagne n’est pas la conséquence mais la cause, tandis que pour Guardiola, gagner ne peut être que la conséquence du jeu, jamais sa motivation. Voici l’une des beautés du football et de la vie, voir comment deux hommes peuvent avoir autant de similitudes dans leur mode de pensée et en même temps être si différent. Mourinho n’entraine pas des athlètes, mais des hommes. Guardiola n’entraine pas non plus des athlètes – c’est leur point commun – mais des idées – c’est leur divergence.

Le portugais ne vit que pour être le meilleur, gagner, tout le temps, partout, dont le chef d’œuvre intériste fut pour l’instant le paroxysme. Ses équipes sont hybrides, dans leur composition comme dans leur manifestation et mises en action. Le catalan, est l’héritier de Cruijff, développe une organisation stricte et spontanée à la fois, a innové avec son attaque positionnelle, incarne la victoire de l’intelligence sur la force. Il est la revanche des intellos, des Lillo et Bielsa, avec un succès incontestable, il est celui qui a prouvé qu’on peut gagner avec le plaisir et le jeu. Pour lui, « l’échec n’est pas de perdre, mais de se perdre ». Son obsession probante pour le style a fait de lui un entraineur à part.

Le feu

Les livres de Thibaud Leplat se lisent avec un savoureux plaisir, tant le récit est fluide et le phrasé précis. Ils regorgent même de formules sublimes, comme celles concernant le tourment de Guardiola depuis qu’il a tout remporté, à savoir le feu sacré, le feu intérieur, la motivation quotidienne dans une vie qui a déjà tout accomplie de grand. Guardiola a toujours aimé converser, et pas seulement sur le football. A Gary Kasparov qu’il a rencontré lors de son année à New York, il a comme aux autres demandé comment être autant persévérant, comme endurer les épreuves mentales auxquelles on est confronté. L’ex-joueur d’échecs répondit en appelant son obstination viscérale d’alors, le « syndrome de la revanche ». Premier constat : « Avoir le feu en soi, c’est persister jusqu’à l’effondrement général de la personnalité ». Le second, le plus beau : « La seule volupté que s’accordaient ces hommes était celle de la brûlure ». Une phrase aussi belle qu’un match d’une des Dream Team. Il suffit de voir la transformation dans l’attitude et même dans le physique des derniers mois de Guardiola au Barça et de ceux de Mourinho au Real pour s’en persuader. Chez The Special One, la figure du feu se traduit dans la double métamorphose dont il fut l’objet à la fin de son aventure madrilène. D’abord, il devint Néron, brûlant Casillas, la Roja, le Real, et un peu lui-même aussi. Puis de cette incendie volontaire, il passe de Néron au phœnix, qui des flammes renait, en Happy One chez les Blues.