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« Ce pays qui n’aime pas le foot », de Joachim Barbier, est un joli tacle à ceux qui à défaut de comprendre ce sport, souhaite se l’approprier, au détriment des passionnés.

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L’auteur rend bien compte des éléments structurels qui font que la France n’est pas un pays de football (pour approfondir sur l’apparition et évolution du football, via la place des supporters, je conseille le livre « Le match de football. Ethnologie d’une passion partisane à Marseille, Naples et Turin », de Christian Bromberger). Ainsi, la France a échappé un temps à la fièvre du football suite à sa nature sociale, sociétale et urbaine, en décalage avec la révolution industrielle qu’a connu avec ferveur l’Angleterre par exemple. Et si « l’âme du football ressemble à Monte Ciocci : tout est tragique et rien n’est grave », là aussi, rien de grave. Puis vint le sacre de 1998. Dès lors, nait un intérêt de la part de gens qui jusque là regardait avec méfiance, sinon avec mépris, le football. Un intérêt nourrit d’ambition personnelle, qu’elle soit carriériste, politique, ou économique. Ainsi, selon la volonté de toutes ces personnes, « le football se devait d’être ce qu’ils ne sont plus ou n’ont jamais été. Un fantasme d’exemplarité ».

La France n’aime pas le foot pour ce qu’il est, et reste enfermée dans une problématique d’image, passant à côté de l’essentiel : le jeu, l’émotion. Par conséquent, sur le terrain évoluent des joueurs infantilisés et déresponsabilisés par le système ; dans les tribunes les supporters voient arriver de plus en plus de spectateurs déconnectés des enjeux du sport ; dans les organigrammes des clubs et institutions, dirigent des énarques ne comprenant rien au football, pour qui gérer signifie interdire, selon la tradition politique d’évolution hiérarchique en vase clos, sur des critères archaïques.

On se retrouve avec des clubs schizophrènes, incapables de se remettre en question : « Le football français voudrait ramasser la mise sans jamais prendre aucun risque, remporter des titres sans jamais se poser la question de la manière d’y parvenir. Du coup, difficile de se créer une identité pour tenter d’exister. En France, on n’a pas de clubs mais des équipes professionnelles. (…) Même la formation, considérée comme la meilleure en Europe, n’est pas admise par nos dirigeants ». Fermés à l’altérité tout en jalousant ses mérites, il y a de quoi devenir fou.

Les Idiots

Et aux dirigeants de ne pas en démordre, s’ils comprennent pas le football, ils comprennent leur propre carrière. Pour Joachim Barbier, « les hommes politiques et ceux qui n’en portent pas l’étiquette mais pratiquent le « combat des idées » depuis leur fauteuil de philosophe, journaliste ou éditorialiste, veulent un football dompté qui serve avant tout leur discours, leurs intérêts et colle à leur vision de la société. Cela ressemble à un chantage, un kidnapping ou, au mieux, à une récupération un poil vulgaire ». Qui d’eux et des footballeurs sont les véritables mercenaires ?

Non le football ne deviendra pas le rugby, qui s’est parfois vendu de manière ridicule, se déclarant populaire et authentique, loin du foot-business. Pour la popularité, les affluences sont loin d’un fervent engouement. Et on se doute bien qu’un sport de gentleman et d’étudiants en médecine plaisent aux élites, sans parler de « la mascarade des « valeurs de l’Ovalie » symbolisée, dans sa version réactualisée, par la stratégie menée par Max Guazzini, président du Stade Français de 1992 à 2011 ». Et puis, le football est populaire au sens de culture pop. Or, la France n’est ni pop, ni rock, car pas mystique (à quelque exceptions près, telle Marseille, qui se love volontiers dans les embruns argentins ou italiens).

Revenons à la sélection nationale. Nos bleus incarnent malgré eux tous les travers de la conception du football dans l’hexagone ; la formule amuse autant qu’elle est pertinente : « Le manque de culture de la France pour le football porte un nom : cela s’appelle un match de l’équipe de France au Stade de France ». Joachim Barbier synthétise parfaitement la situation, « les organisateurs du spectacle semble n’envisager qu’un seul et unique modèle de fan, une vision venue d’en haut, des dirigeants, ceux du football, et de la politique, à la manière de leur notion de citoyenneté : pas de place pour le multiculturalisme ou une identité composée, fragmentée, imbriquée, protéiforme ».

Festen

Encore une fois, la France est méfiante, fermée à l’innovation, surtout si elle vient de l’extérieur ; manifestant comme trop souvent un mauvais réflexe qui fait honte à son histoire. Si l’Angleterre conserve son prestige, c’est par l’intensité du jeu (plus que par ambiance de ses stades gentrifiés) ; si l’Italie possède une telle aura, c’est parce qu’elle a conservé les tribunes comme espaces de liberté, carnalavesques ; si l’Espagne possède un tel attrait c’est grâce à une réflexion sur le jeu et la recherche d’esthétisme. En France, on propose des espaces moins démocratiques que la société ET un spectacle ennuyeux. Faut-il encore s’étonner de son image en Europe ? Le football français suit un modèle sclérosé, générant des monotypes d’entraineurs frileux et de joueurs musculeux.

Avec une telle pensée, ce sont les dirigeants qui taclent les supporters. Pourtant, Joachim Barbier ne s’y trompe pas, et sa phrase illumine de sa superbe : « supporter une équipe de football représente la forme la plus risquée de la quête du beau ». Oui, être un passionné de football, comme en témoigne Bromberger dans son ouvrage, c’est se livrer à une aventure émotionnelle intense, propre à ce sport (cf la première partie du Manifeste footballophile). En méprisant, par incompréhension, ou par égoïsme, le football et ses fans, les instances sportives et politiques nous tacle. Joachim Barbier n’est pas l’auteur d’un livre-tacle, il est arbitre, témoin depuis trop longtemps d’un tacle violent envers les passionnés. Carton rouge.