Whangdepootenawah : Dans la langue Ojibwa, désastre. Affliction inattendue qui frappe très fort.

Ambroce Bierce, Le Dictionnaire du Diable

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The Leftovers S1E1 « October 14th » Intro Scene

En sortant du stade hier, on est frustré de ce pauvre résultat, causé par un cruel manque de réussite allié à un jeu trop tendre de la part de nos olympiens. Déçu d’une soirée tant attendue, on se console en se remémorant les frissons de l’entrée des joueurs. On refait le match, on se rassure, un mauvais match mais rien d’alarmant, ça va aller, Bielsa est là. Don Marcelo va les remettre d’aplomb, la saison commence, on joue l’Europe, ça va aller. Puis, dans la langueur de la nuit marseillaise, la nouvelle surprend ; non – prend tout court – prend à la gorge, noue le ventre : Bielsa démissionne.

Dans la critique du livre El loco unchained de Thomas Goubin, on revient sur un point qui fait échos avec cet évènement :

En avril dernier, lors d’une conférence de presse, les médias sont majoritairement passés à côté d’un élément essentiel, sans doute car Bielsa était trop près du football et donc éloigné de leurs intérêts. Le coach marseillais explique la mauvaise période de l’équipe « N’importe quel leader a comme fonction principale d’augmenter la tolérance à l’adversité. Il y a un terme qui est la résilience. Ça vient de la physique. C’est la capacité d’un corps à maintenir sa forme même si on l’oblige à changer. Je n’ai pas pu maintenir la forme de l’équipe face à l’adversité. Les joueurs ont tout donné pour que cela n’arrive pas. Mais c’est quand même arrivé. » Dans un article, MediaFootMarseille mentionnait Boris Cyrulnik, qui a transposé le concept de résilience dans le champ de la psychologie, où il est question de « renaissance après la souffrance ». Une notion qui fait évidemment sens avec le parcours de Bielsa tel que le raconte l’ouvrage, et une transition pour le second point.

Hier, la résilience de Bielsa a failli. Fidèle à lui même, lui dont la seule folie est son excès de vertu, n’a pas résisté à des obstacles extra-footballistiques. A nous à présent, supporters marseillais mais aussi tout footballophile regrettant le départ d’un si grand personnage loin de notre morne L1, de « renaître après la souffrance ».

Une L1 qui n’aura jamais été prête pour lui. Dans ce pays qui n’aime pas le foot, les clubs sont « fermés à l’altérité, tout en en jalousant les mérites ». Pour se rendre compte de l’hostilité que la France du football a réservé à Bielsa – comme souvent pour les coachs étrangers – il suffit de regarder son traitement médiatique pour constater à quel point inculture et haine sont liées. Qu’ils appartiennent au foot professionnel ou soient journalistes, ces « Idiots » sont les véritables mercenaires de notre passion. La prise d’otage de notre football, est effectuée par les arrivistes, les dirigeants de pacotilles, les mastres télévisuels. Là où nos voisins célèbrent ce sport, il n’y ici pour que récupération, mercantile ou idéologique. Or, comme le dit Joachim Barbier, « supporter une équipe de football représente la forme la plus risquée de la quête du beau ». Et Bielsa a offert de la beauté, sur le terrain et en dehors, véhiculant des valeurs qui ont fait de lui un homme adulé partout où il est passé.

Bielsa n’est pas un entraineur à trophées. Oui, il est mieux que cela, c’est un entraineur à valeurs, transformant ses clubs jusque dans leur structure, insufflant un feu sacré à chaque peuple qui l’accueille. Et pourtant. Et pourtant, hier, on s’est tous senti trahis. On veut accabler une direction trouble, aux intérêts masqués, qui semble-t-il lui a asséner à nouveau un coup de poignard dans le dos. Mais on n’encaisse pas, on suffoque. Pourquoi Marcelo ? Pourquoi toi qui est tellement inspirant que tu as su faire d’une telle équipe une illustration de notre devise « Droit au but », as-tu cédé ? Pourquoi toi, le plus sain des fous, as-tu succombé à la folie des ignorants, quand bien même sont-ils tes patrons ? Pourquoi nous as-tu abandonné avec eux, toi qui nous a rendu fiers, et envieux la France entière ? On espère ne pas subir de mauvaises surprises quant à ton avenir prochainement, cela nous briserait nos cœurs déjà déchirés. Au-delà de notre jeu, tu allais si bien à Marseille pour ta ferveur et ton désir d’utopie. Dans notre citée, on a toujours su s’imprégner des merveilles étrangères, nous sommes cosmopolites. Nous sommes ouverts, tendant nos bras aux vents extérieurs comme la Victoire du Monument aux morts des armées d’Orient et des terres lointaines, sur la Corniche Kennedy. Marcelo, nous sommes comme toi, insatisfaits et indomptables, avides d’une vie utopique. Dans A la recherche du temps perdu de Proust, ces lignes semblent même nous être adressées : « Vous appartenez à cette famille magnifique et lamentable qui est le sel de la terre. Tout ce que nous connaissons de grand nous vient des nerveux. Ce sont eux et non pas d’autres qui ont fondé les religions et composé les chefsd’œuvre. Jamais le monde ne saura tout ce qu’il leur doit et surtout ce qu’eux ont souffert pour le lui donner « .

Regardons en direction des terres lointaines : en Amérique du Sud, existe un sentiment qu’on nomme saudade. Certes, il est censé être l’apanage du Brésil, mais ce ne sera pas faire insulte à ton Argentine que de le mentionner ici. La saudade, est un sentiment mélancolique mêlant joie et tristesse, pouvant exprimer autant le désir intense pour quelque chose d’aimé et perdu qu’une nostalgie anticipée pour ce qui ne sera jamais et aurait pu être. Marcelo, en repensant à ton histoire d’amour avec l’OM, on tombe inéluctablement dans une saudade. En 1940, l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano, disait : « Je me rapproche de deux pas, elle s’éloigne de deux pas. Je chemine à dix pas de l’horizon et l’horizon s’enfuit de dis pas plus loin. Pour autant que je chemine, jamais je ne l’atteindrai. A quoi sert l’utopie ? Elle sert à cela : cheminer ». L’OM te précédait et te survivra, c’est évident. Mais ce bout de chemin ensemble, sur la quête d’un horizon de gloire et de vertus, jamais nous ne l’oublierons. Malgré une fin qui nous blesse autant qu’elle nous choque, malgré le fait de ne pas connaitre l’Europe avec toi, jamais nous ne t’oublieront. Et jusqu’à la fin des temps nous scanderont : « ¡ A lo loco se vive mejor ! »