Les évènements survenus lors de OM-OL et surtout leur traitement médiatique – en attendant leur traitement disciplinaire – ont une nouvelle fois montré l’incompréhension qui demeure entre la France et son football. A moins d’un an de l’Euro, c’est bien entendu problématique. Il ne s’agit pas de pardonner l’ensemble des actes du match ; mais de la minorité sanctionnable à la majorité tolérable, il faut prendre du recul et adopter une position juste pour aborder ces évènements. Position que l’œuvre de Jacques Vergès a amené à définir ainsi : juger c’est comprendre.

Dans la première mi-temps du Manifeste, on rappelle que le football dépasse le cadre sportif. Est alors mentionné l’ouvrage de Christian Bromberger « Le match de football, Ethnologie d’une passion partisane à Marseille, Naples et Turin » qui est utile ici pour comprendre les actions des supporters (ultras ou non). Prenons quelques extraits pertinents à mettre en relation avec le match contre Lyon, et qui aide à comprendre.

« Et, ici comme ailleurs, les slogans outranciers que l’on entonne, les symboles violents que l’on exhibe témoignent tout autant de sentiments sincères que d’une mise en scène parodique où ressurgit l’esprit du jeu. »

Il est évident que personne ne souhaite voir Valbuena pendu, de même que personne n’a envisagé de le sodomiser avec le reste des 60.000 supporters. Les paroles les plus sérieuses figurent comme souvent sur les banderoles des virages marseillais, où ce soir là était fait mention de la traitrise de Valbuena, en reprenant ses propres propos sur l’identité d’un « vrai » supporter. Rien de choquant, au contraire. Ensuite, une banderole « Ici Lyon not welcome » une nouvelle fois en miroir à un acte lyonnais, cette fois leur banderole anti-réfugiés affichée contre Lille.

« Dans la plupart des cas, les démonstrations partisanes visent à produite une impression de violence pour déstabiliser l’adversaire et affirmer la supériorité de son groupe de supporters sur ses rivaux. Ces manifestations ne dégénèrent qu’occasionnellement en actes brutaux, le plus souvent liés au contexte spécifique du match. »

Il faut rappeler la faible proportion de dérapages par rapport à l’immense majorité de prestations fantastiques du stade Vélodrome et notamment des virages. La préparation de tifos magnifiques, des chants et une émulation collective forte, qui ne doivent pas être occultés par de rares incidents, même si ces derniers sont condamnables.

« C’est là l’autre logique du spectacle sportif, celle du débridement toléré des émotions collectives. »

Quiconque est déjà allé au stade sait à quel point la ferveur peut être intense et belle. De plus, le football convoque autant à la comédie qu’à la tragédie. D’un pénalty ou carton rouge sévère à une égalisation salvatrice, les émotions de milliers de personnes concordent simultanément et crée un sentiment très fort, qu’il serait idiot de réduire à une attitude barbare comme certains le font.

« Le registre de ces imprécations est lourd de sens et témoigne des peurs et des haines qui travaillent le corps social et trouvent ici, dans le débridement des émotions, un être amplifié. mais ces exemples illustrent aussi, par leur labilité, la logique de partisanerie qui consiste à faire usage de tout stigmate disponible pour disqualifier l’adversaire, quitte à inverser le sens de la stigmatisation pour les besoins de la disqualification. »

Certes, toute la tension a convergé vers Valbuena. Mais il est évident que sans son transfert, ce match décisif aurait trouvé d’autres éléments fédérateurs, même si cela se serait manifesté à une autre échelle. Et face à un adversaire lambda, on trouve toujours de quoi agir en tant que public contre l’adversaire : le oh hisse enculé sur le dégagement du gardien en est un exemple impersonnel pertinent.

« Au principe du jeu et du spectacle, l’opposition agonistique entre deux camps soutenus par des militants qui souhaitent peser, par leur participation mimétique, sur le déroulement et le dénouement de l’affrontement. Cette conviction n’est pas illusoire. »

Et effectivement, la pression d’un public a une influence sur un match. La preuve en est le taux de succès à domicile de chaque équipe par rapport à l’extérieur (pas le seul facteur, admettons).

« Cette mise à mort symbolique est la condition d’un sentiment de communitas, d’un moment dans le temps et hors du temps, où s’affirme un lien social qui s’affranchit (…) de la conscience et des hiérarchies ordinaires et des rivalités au sein même du stade. »

La mort symbolique est bien sûr un point qui suscite beaucoup de controverses. Celle de Valbuena en pendu est choquante, oui. Car elle était personnel, de même que le tifo de décapitation en Belgique envers Defour l’an dernier était choquant ; et condamnable admettons. A titre personnel, ça me parait être au-delà d’une limite tolérable. Mais justement parce que l’attaque – symbolique toujours – était personnelle. De tout temps il y a eu des cercueils au couleur d’une équipe adverses, partout en Europe : on vise alors un club, une équipe, une ville éventuellement ; c’est choquant, mais l’agressivité étant diffuse envers une entité plus ou moins abstraite, la violence est plus acceptable.

« Le match de football se singularise, par rapport à d’autres formes de représentation (…) par une intense participation corporelle et sensorielle des spectateurs. Tous les registres de la communication (verbale, gestuelle, instrumentale, graphique), tantôt associés, tantôt disjoints, sont mis en œuvre pour soutenir son équipe, exprimer sa haine de l’autre et scander le « drame sacrificiel ». »

Cela synthétise bien les derniers points. Et cette activité des supporters est d’autant plus importante que le football se caractérise par la grande part d’interprétation de la règle qui y est permise, et donc de l’aspect psychologique et de manipulation (d’un président, d’un coach, d’un joueur, des supporters). Tout les moyens ne sont pas bons pour vaincre, loin de là. Mais faire de son stade une arène où l’on souhaite le sacrifice symbolique de l’équipe adverse, par des moyens divers (tifos, chants, etc) est l’une des beautés de ce sport.

« Il s’agit donc d’un spectacle total qui abolit les frontières conventionnelles de la représentation. Les spectateurs sont aussi les acteurs du drame. »

Ce match OM-OL fut l’une des plus belle illustration de ce qu’on appelle « le 12ème homme ».