Dans la première partie, on revenait grâce au travail de l’anthropologue Christian Bromberger, sur la nature de l’action partisane des supporters de football, afin d’éclairer les évènements d’OM-OL. Dans cette seconde partie, on va se concentrer sur l’écho que ce match a eu dans les médias et dans la société.

D’abord, revenons sur un constat indispensable autant que malheureux : ce pays n’aime pas le foot. On peut résumé ainsi les conséquences :

  • On assiste régulièrement à des récupérations opportunistes (c’est un euphémisme) du football de la part d’intellectuels et de politiques (cf la partie Dogme98 dans la critique du livre de Joachim Barbier)
  • Les « élites » françaises militent pour un football dompté, où il existerait qu’un seul type de supporter-consommateur, impersonnel et artificiel (cf la partie Les Idiots)
  • En France, les stades sont des espaces moins démocratiques que la société, et où le spectacle est trop souvent ennuyeux (cf la partie Festen)

Dans cette situation, il est évident que le match OM-OL allait engendrer une légion de commentaires et prises de positions, parfois aussi violentes symboliquement que les actes qu’ils revendiquent dénoncer. On peut élargir ce contexte à tous les supporters et ultras de France, souvent tous mis dans un même sac, et généralement malmenés (par les instances sportives, par la presse, par la justice) alors que c’est leur engagement qui est à la source de nombreux bénéfices pour ces même détracteurs.

Ainsi, relisons un extrait de « Surveiller et Punir », de Michel Foucault, au chapitre « La punition généralisée » de la partie « Punition » :

« L’infraction oppose en effet un individu au corps social tout entier ; contre lui, pour le punir, la société a le droit de se dresser tout entière. Lutte inégale : d’un seul côté, toutes les forces, toute la puissance, tous les droits. Et il faut bien qu’il en ainsi puisqu’il y va de la défense de chacun. Un formidable droit de punir se constitue ainsi puisque l’infracteur devient l’ennemi commun. Pire qu’un ennemi, même, car c’est de l’intérieur de la société qu’il lui porte ses coups – un traitre. Un « monstre ». Sur lui, comment la société n’aurait-elle pas un droit absolu ? Comment ne demanderait-elle pas sa suppression pure et simple ? »

En lisant « l’ultra marseillais » à la place de l’individu criminel du texte, n’y voit-on pas une tendance actuelle ? Où le supporter de football représente un mal interne qu’il faudrait éradiquer ?

Autre extrait, du chapitre « Panoptisme » de la partie Discipline :

« La foule, masse compacte, lieu d’échanges multiples, individualités qui se fondent, effet collectif, est abolie au profit d’une collection d’individualités séparées. Du point de vue du gardien, elle est remplacée par une multiplicité dénombrable et contrôlable ; du point de vue des détenus, par une solitude séquestrée et regardée. »

Il est tentant d’y voir les politiques de gestion des groupes de supporters, éclatés dans une tribune.

Le supporter de football est érigé en ennemi commun de la société, un barbare vendu à un sport corrompu par l’argent et idiot, un danger pour l’ordre public. Et alors, il convient de s’en débarrasser en le contraignant dans son action : l’interdire de déplacement, l’interdire de se rassembler dans son propre stade, l’interdire de participer à sa manière au match. Paradoxe et hypocrisie qu’une telle posture ! Car un tel changement n’a pour but – sinon pour finalité – d’aboutir à une métamorphose des supporters en spectateurs-consommateurs, simple public d’un spectacle où le silence et l’immobilité sont de rigueur. Qui est alors le vendu ? Qui est corrompu par l’argent ?

Pourquoi ces gens qui ne comprennent ni n’aiment le football tiennent à ce point à se l’approprier ? Ils souhaitent le changer et le vendre à leur profit, mais ils ne se rendent pas compte qu’ils ne font que tuer une culture sportive déjà souffrante en France. Déposséder les supporters de leur propre action sous couvert de sécurité – motif légitime dans l’absolu – au lieu d’essayer d’en comprendre les tenants et aboutissants et d’adapter les cadres, est une erreur à chaque échelle : d’un club ou d’une fédération. Punir et interdire n’est pas une solution viable, juste un acte chimérique axé sur du court terme, sans anticiper les conséquences au long terme pour des clubs, des villes, des fédérations, des sports, ou même le pays. Comment gérer convenablement un Euro de football en France lorsque le seul mode d’action est la sanction ?

A Marseille, les virages sont les poumons du Vélodrome. Grâce à eux, on joue à douze, mais aussi on aspire à rayonner à l’échelle européenne, les images de nos tifos traversent le monde, notre ferveur forge notre réputation autant que des victoires. Dès lors, si elle s’attaque à ses supporters, il convient de demander à la direction de l’OM si c’est une bonne idée de vouloir exclure un de ses propres joueurs ou marquer contre son camp ?