Version synthétique d’un dossier réalisé pour mes études, intitulé « Contrôle et usage des violences par les politiques envers les supporters de football dans la France pré-Euro 2016 ». Bibliographie en fin de partie 2.

vélodrome1

Si le lien entre sport et politique a souvent été démontré, il existe un lien plus discret mais autant crucial qu’actuel (surtout en France), à savoir la régulation, le contrôle, mais aussi l’exercice de la violence par le pouvoir en lien avec le sport. Il ne s’agit pas de se focaliser sur le « supporter » acteur de violence, que la politique doit alors gérer, mais sur la politique comme moteur de violence, de répression, de privation de liberté. C’est un sujet éminemment contemporain et actuel, chaque week-end en France les stades affichent des messages dénonçant les pratiques des pouvoirs publics à l’encontre des supporters, et la tenue de l’Euro en France cet été dans ce contexte est un évènement aussi intéressant qu’inquiétant.

Selon Robert Redeker (« Le sport, opium du peuple ou opium des politiques ? » ) : « Dans le sport, en effet, convergent tous les traits de l’époque, ainsi que l’esprit, avec ses aspects idéologiques, qui l’anime. Le sport n’est pas marginal, il est central, il est le cœur du monde contemporain. Pour preuve : la mondialisation marchande est préparée et favorisée par la mondialisation sportive. Les rencontres sportives internationales, la Coupe du monde de football ont peu à peu, depuis plus d’un demi-siècle, formé les esprits à trouver naturelle la mondialisation. Loin de se limiter au rôle de simple reflet, comme le croient les observateurs superficiels, comme le suggère également le concept marxiste de « superstructure », le sport – à l’instar de tous les phénomènes culturels décisifs que nous avons cités, le romantisme, etc. – est plutôt une sorte de matrice appelée à engendrer l’époque elle-même. » Ainsi, les sociétés s’expriment par leurs sports, ces-derniers illustrant les enjeux de leurs époques, quand ils ne les annoncent pas directement. Redeker prolonge : « Plutôt que « l’opium du peuple » dont parlent certains, le sport est avant tout l’opium des États, celui de certains États. L’opium d’États s’imaginant exister à la façon d’États puissants et indépendants sur la scène de l’histoire grâce au sport. »

Or en France, le sport et le football en particulier ont un traitement singulier. D’une part, comme l’a argumenté Joachim Barbier dans son ouvrage Ce pays qui n’aime pas le foot, « les hommes politiques et ceux qui n’en portent pas l’étiquette mais pratiquent le « combat des idées » depuis leur fauteuil de philosophe, journaliste ou éditorialiste, veulent un football dompté qui serve avant tout leur discours, leurs intérêts et colle à leur vision de la société. Cela ressemble à un chantage, un kidnapping ou, au mieux, à une récupération un poil vulgaire » (…) « les organisateurs du spectacle semble n’envisager qu’un seul et unique modèle de fan, une vision venue d’en haut, des dirigeants, ceux du football, et de la politique, à la manière de leur notion de citoyenneté : pas de place pour le multiculturalisme ou une identité composée, fragmentée, imbriquée, protéiforme ».

De plus, pour les sociologues, la France est un des rares pays où on ne reconnait pas les supporters comme des acteurs à part entière du développement du sport. On peut alors se demander dans quelle mesure la non-compréhension de la complexité des supporters par les pouvoirs publics conduit à une régulation de la violence défaillante et dangereuse. Dans un premier temps, on reviendra sur la méconnaissance des supporters (entité hétérogène) et la confusion à leur égard (hooliganisme minoritaire), puis dans un second temps on analysera les tenants et aboutissants d’une gestion opérée par la politique, à la fois inadaptée (le tout répression) et inquiétante (état d’urgence permanent), et ce à l’aube d’un événement sportif majeur sur le sol français.

Méconnaissance et confusion autour des supporters

Les travaux de Christian Bromberger sur la « passion partisane », on montré que le supporter joue avec les normes. Celui-ci sait reconnaître les limites qu’on lui impose et juger de leur pertinence, il trouve alors un intérêt à les respecter ou pas ; mais parfois, il lui arrive de ne plus être maître de la partie. La sociologie des tribunes change avec le temps, avec les impératifs sécuritaires hérités de violentes mobilisations, ainsi qu’avec la dimension économique. De plus, la jeunesse s’empare des gradins, tandis que la multiplicités de caméras (télévisions, surveillance) agit comme un faisceau de lumière sur les activités en tribunes. (Williams, 2005)

Supporters : une entité hétérogène et incomprise

Si la majorité des supporters – surtout en France – correspond à la vision standard d’un spectateur pas tout à fait passif, mais à l’activité réduite (mais déjà incompris et instrumentalisé par les pouvoirs sportifs, politiques et médiatiques) les confusions ont lieu pour la part des supporters dits radicaux, le plus souvent présents en virage : les ultras et les hooligans (ces derniers étant tout de même rares en France).

Les problèmes commencent à devenir sérieux lorsque les clubs et les pouvoirs publics collent l’étiquette du hooliganisme sur tout comportement violent certes, mais aussi toute attitude ne correspondant pas à leurs attentes et dépassant les limites qu’ils ont posés. Mais la confusion tient aussi de la responsabilité des médias, qui de fait contribue à instaurer une déformation de la réalité. Ainsi, dans le sens commun, la notion de hooliganisme renvoie aux comportements violents des supporters. De plus, son utilisation laisse penser que ce phénomène est uniforme et stable, alors que les incidents causés par des supporters sont de natures diverses, que leurs formes varient dans l’espace et dans le temps et que les individus considérés comme hooligans ont des profils pluriels.

Réalité du hooliganisme et déformation

Quand pouvoirs publics et médias présentent les statistiques du hooliganisme, ils agrègent en fait tous les comportements des supporters répréhensibles au regard des lois relatives à la sécurité des manifestations sportives. Ainsi, le hooliganisme rassemble des faits très différents comme les insultes, les banderoles outrancières, l’allumage d’engins pyrotechniques, l’abus d’alcool, la consommation de drogues, les injures racistes, les jets de projectiles, les outrages aux forces de l’ordre ou les violences physiques. À côté de violences extrêmement graves, une masse de faits relativement mineurs sont commis par des fans qui sont loin de l’image des hooligans. Par exemple, l’analyse des données du ministère français de l’Intérieur montre, sur la période 2006-2010, qu’à côté d’un noyau dur de « délits graves et de crimes » (4 % des faits répertoriés), plus des trois-quarts des incidents constatés autour des matchs de football professionnel sont des « attitudes proscrites d’un impact limité sur l’ordre public », les 20 % restants constituant des incidents d’une gravité intermédiaire. (Hourcade, 2014)

Toutefois, si la fermeté à l’égard des comportements violents et racistes des supporters est fondamentale, la répression seule ne suffit pas. Les pays européens qui ont traité de manière convaincante ces problèmes ont associé une importante action répressive à d’autres modalités. La France a récemment développé une politique constante de lutte contre le hooliganisme, qui souffre néanmoins de deux défauts principaux. Elle repose seulement sur une approche répressive, comme en témoignent les recours fréquents à des interdictions de déplacements de supporters, et ne fait pas suffisamment de distinctions entre les faits commis selon leur gravité. Les autorités sportives et publiques nationales ne tentent guère de construire un dialogue constructif avec les fans et de favoriser le développement de formes positives de supportérisme. Elles ne développent pas des approches préventives, qui pourraient permettre de gérer notamment la masse des faits mineurs relevés autour des stades. Elles ont tendance à s’en prendre frontalement aux ultras, aujourd’hui bien implantés dans les stades, au risque de les radicaliser, au lieu de distinguer leurs différents comportements et de les inciter à mettre l’accent sur les aspects positifs de leurs pratiques et à délaisser la violence. (Hourcade, 2014)

Partie 2 : https://footballophile.wordpress.com/2016/05/14/synthese-gestion-des-supporters-en-france-partie-2/