Suite de la synthèse sur la gestion des supporters de football en France.

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Partie 1 : https://footballophile.wordpress.com/2016/05/14/synthese-gestion-des-supporters-en-france-partie-1/


Gestion contre-productive de la violence et des supporters

Le journaliste Jérôme Latta synthétise la situation actuelle, où les projets de lois ne sont que le prolongement des politiques mises en place dans les années 2000 : « On ne peut pas reprocher à cette stratégie du choc son manque de cohérence ou de détermination : elle cherche à la fois l’interdiction des discours contrariants et l’exclusion de ceux qui en sont le plus souvent les auteurs. Il s’agit bien de faire des stades, non plus des lieux publics, mais des zones d’exception où la politique d’admission et la liberté d’opinion sont décidées par des sociétés privées que l’on laisse définir et exclure qui elle veut. Ceux qui resteront devront pour leur part accepter leurs statuts d’aimables consommateurs et de citoyens de seconde catégorie. (…) Le prétexte de la sécurité déguise très mal une volonté de mettre au pas les supporters, et la lutte contre le « hooliganisme » se trahit comme prétexte d’une politique d’éviction, de musèlement ou de remplacement des supporters. Cette politique, qui compte sur la persistance de l’amalgame entre supporters, ultras et hooligans, sur le pourrissement de la situation, est menée grâce à la convergence des intérêts entre pouvoirs publics, forces de l’ordre, clubs et instances du football professionnel. » (Latta, 2016)

Cependant il y a des signes d’espoir quant à une résolution plus constructive. Thierry Braillard, le secrétaire d’État aux sports, a invité l’ensemble des parties concernées à saisir de la main tendue par les supporters: « Les supporters sont une part essentielle du football et on ne peut pas faire comme s’ils n’existaient pas. J’en appelle aux dirigeants du foot français pour qu’ils cessent cette politique de refus du dialogue. Parce que ce n’est pas comme ça qu’on va faire avancer les choses. Ce refus du dialogue est hallucinant. » En effet, comme le souligne l’avocat Pierre Barthélemy, tous s’accordent pour dire que l’absence de dialogue renforce les supporters radicaux autant qu’elle affaiblit ceux qui sont responsables et ouverts à des démarches constructives. Et puis, « sans dialogue préalable ni prévention, il n’est pas de répression légitime, et donc pas de répression efficace. Or, la répression n’a pas vocation à réprimer pour réprimer. Le cas échéant, elle deviendrait un ennemi légitime. Le dialogue donne son sens à la répression, celui de fixer des limites par la dissuasion. Par essence donc, le seul recours à la répression est un échec. »

Une répression symbole d’une politique médiatique

Les autorités se félicitent d’avoir amélioré la sécurité dans les stades et à leurs abords (bien que ce dernier point est plus délicat), leur action présente aussi des effets néfastes. Elle s’inscrit dans une politique du chiffre, qui communique sur la quantité des interdictions de stade, en en précisant rarement les motifs, et qui ne cible pas toujours les comportements les plus graves. Les impératifs de sécurité peuvent également porter atteinte aux libertés publiques d’autant que les mesures administratives sont privilégiées. En effet, les interdictions de stade peuvent être prononcées par la justice, mais elles sont le plus souvent décidées par le préfet sans jugement préalable. Dans ce cas, les « actes à prendre en compte ne constituent pas nécessairement des faits pénalement répréhensibles [mais] un comportement d’ensemble menaçant l’ordre public », selon une circulaire de l’Intérieur. Les mesures injustifiées ou disproportionnelles sont alors importantes. Or, si les recours des supporters devant le tribunal administratif aboutissent régulièrement, les décisions interviennent généralement après la fin de l’interdiction. (Hourcade, 2012)

A l’instar du sociologue Nicolas Hourcade, on peut s’interroger sur les objectifs d’une telle politique qui affiche sa volonté de « sortir la violence du stade », sans se préoccuper de ce que cette violence peut devenir : « Elle semble s’attaquer plus aux petits débordements qui se manifestent dans les enceintes (comme l’allumage de fumigènes) qu’aux violences les plus dures désormais plus lointaines. Se préoccupe-t-elle de l’ordre et du bien public ou permet-elle au spectacle footballistique de se dérouler sans accrocs ? Cherche-t-elle à traiter la violence ou à la déplacer dans des zones où elle est moins visible et dérangeante ? »

La politique médiatique a été essentiellement conçue en réaction à des incidents exceptionnels, suscitant à chaque fois les mêmes déclarations indignées, les mêmes appels à une répression accrue et à un durcissement des dispositifs existants. Déjà, cela induit une mobilisation fluctuante dans la lutte contre le hooliganisme, celle-ci n’étant effective que quand les problèmes deviennent trop visibles. Ensuite, cette politique se construit sur des chocs émotionnels et sur un sentiment d’insécurité plus que sur une connaissance précise des comportements des supporters. Elle favorise donc les mesures rentables à court terme au détriment d’une analyse approfondie de la situation et de la construction d’un dispositif d’ensemble cohérent. Les politiques réagissent à une crise médiatique en annonçant dans l’urgence des mesures souvent inappropriées. De plus, la mise en avant d’un incident grave semble attester de l’insuffisance des dispositifs en cours et légitime leur renforcement, alors qu’ils n’ont jamais été appliqués de manière durable. Enfin, elle ouvre la voie à une politique du chiffre censée attester de la volonté politique. (Hourcade, 2010)

Le 10 avril 2016 l’Olympique de Marseille reçoit Bordeaux, dans une affiche autrefois classique du championnat, aujourd’hui devenue bien morne : comme prévu, le spectacle a lieu plus en tribunes que sur le terrain, les supporters marseillais dénonçant la gestion du club et la saison désastreuse de leur équipe. Si de nombreuses banderoles ont eu l’autorisation d’être mis en place (ainsi que des pancartes de chèvres et une sono diffusant le générique de Benny Hill, nouvelle illustration de la place de l’humour dans les stades comme l’a montré Bromberger), la fin de match fut très tendue. Ainsi, de nombreux CRS ont été déployés en bas des tribunes, en complément des stadiers (comme ce fut le cas plusieurs fois cette saison, dont la réception de Lyon qui avait entrainé une interruption du match de 20min puis du huis-clos). Or, alors que les capos appellent à un calme pour ne pas entrainer une escalade de la violence comme l’ont montré les images de Canal+, les CRS ont immédiatement gazés les quelques supporters agressifs, ce qui n’a pas arrangé la situation, qui s’est détériorée et poursuivie devant le stade.

Des supporters cobayes d’une législation abusive

Même si Christian Bromberger a montré que le football était « la bagatelle la plus sérieuse du monde », le sort des supporters de football ne devrait pas laisser indifférent le reste de la population, d’autant on l’a dit, que le sport retransmet les tensions et enjeux de son temps. Ainsi, Prenez un groupe de population relativement bien identifié, régulièrement stigmatisé dans les médias, victime d’amalgames avec sa frange violente, doté d’une dimension militante, qui ennuie des intérêts privés et leurs soutiens politiques en s’en prenant à la marchandisation de son univers. Ajoutez les violences policières dont il fait l’objet, ainsi que les mesures attentatoires aux libertés individuelles de ses membres. Constatez qu’en plus, il est la cible d’un dispositif de fichage et de surveillance bafouant tous les principes du droit. Il y a de quoi protester. Or, la médiocre popularité des supporters de football ne leur vaut pas une très grande attention. De plus, les amalgames entre ultras et hooligans, la médiatisation exclusive des incidents impliquant une extrême minorité d’entre eux, ainsi que le mépris français auquel reste voué le football en tant que sous-culture populaire en font une cause peu soutenue. C’est justement pour ces raisons qu’ils constituent, depuis quelques années, le laboratoire idéal pour l’expérimentation des lois d’exception et des politiques privatives de liberté. (Latta, 2015)

Première liberté atteinte, celle de la liberté d’expression. Depuis l’affaire de la banderole « Pédophiles, chômeurs, consanguins : bienvenue chez les Ch’tis » exhibée en 2008 par des supporters parisiens lors d’une finale de coupe contre Lens, plusieurs dirigeants de clubs et de la LFP prônent l’interdiction de toute banderole, à l’exception de celles portant les noms des groupes de supporters. Pourtant, les banderoles, loin de se limiter à des injures, servent aussi à diffuser des messages sportifs, humoristiques (l’humour étant depuis toujours mobilisé en tribunes, cf Bromberger), antiracistes ou contestataires. Lors de cette finale PSG-Lens, la LFP a tenté d’interdire une banderole proclamant « le football n’est pas une marchandise ». Au stade Vélodrome sont régulièrement brandis des banderoles de lutte contre le racisme ou la xénophobie (fin 2015 pour la réception de Lyon, une banderole « Lyon not welcome » en réponse à celle des lyonnais exhibée quelques temps plus tôt indiquant « Refugees not welcome »). Les banderoles des ultras critiquant les excès de la répression sont autorisées dans certains stades et refusées dans d’autres. Faut-il interdire toute banderole et bafouer la liberté d’expression sous prétexte que certains en abusent ? (Hourcade, 2010)

Ensuite, de nombreux abus entrainent un cercle vicieux. La stigmatisation du hooliganisme peut conduire à des jugements disproportionnés pour les actes les moins graves. De plus, une sanction similaire pour des actes sans commune mesure discrédite le jugement ; les auteurs de ces faits, s’estimant injustement persécutés, peuvent être amenés à ne plus percevoir la différence de gravité entre leurs divers actes. Si la répression est nécessaire, il faut qu’elle soit juste d’autant qu’elle touche des jeunes supporters qui, majoritairement, sont loin d’être de grands délinquants et qui peuvent être marqués durablement dans leur rapport aux institutions par un traitement leur paraissant inéquitable. (Hourcade, 2010)

« Fichage? C’est un mot que je n’aime pas trop. Celui qui n’a rien à cacher, il est très facile de donner ses coordonnées. » La logique soulevée ici par Gervais Martel (président du RC Lens) est la même qui s’applique chez tous les défenseurs de la vidéosurveillance, de l’état d’urgence prolongé et de tout autre principe de surveillance – de suspicion – systématisée. C’est la logique du chantage: seuls ceux qui ont quelque chose à se reprocher peuvent s’opposer à ces dispositifs, et ceux qui défendent la liberté d’expression ou de circulation sont automatiquement accusés de vouloir mal en user. Gilles Juan se demande s’il faut déduire que ceux qui ont peur des supporters annoncent leurs crimes et les maltraitent alors, refusent de les écouter et les menacent? Ils recevraient du coup les réponses agressives des supporters qu’ils ont provoqués, et expliqueraient ensuite qu’ils avaient raison, pour s’autoriser à les sanctionner ? » (Juan, 2016)

Le fichage des supporters exercé par le Paris Saint-Germain, était résumée, en caméra cachée, par le directeur de la sécurité du club, dans l’émission « Enquêtes de Foot » sur Canal+: « La légalité… Ça ne veut rien dire « c’est pas légal », c’est eux qui le disent. Mais qu’ils aillent devant un tribunal ! Honnêtement ils peuvent le faire, ça va prendre trois ans, ils vont se fatiguer. Il n’y a pas de problème… » Après saisine par l’ADAJIS (Association de défense et d’assistance juridique des intérêts des supporters), le Conseil d’Etat a suspendu, en mai dernier, le fichage des supporters dans le cadre du fichier STADE. « Confondant ainsi suspect de terrorisme et supporters sportifs, le ministère de l’Intérieur peaufine son fichage généralisé de la population dans une sorte de boulimie dont les libertés individuelles sont les premières victimes », dénonçait à l’époque la Ligue des droits de l’homme. (Momont, 2015)

Enfin, le recours systématique et massif aux Interdictions administratives de stade, plutôt qu’aux Interdictions de stade à l’issue d’un procès pénal. Avec ces abus, les IAS – mesures d’exception créées pour viser des individus aux actes graves clairement identifiés – sont devenues des sanctions de principes appliquées à des groupes entiers. Ces interdictions, en plus d’être parfois arbitraires, sont lourdes de conséquences pour la vie des concernés, entravant durablement leurs libertés comme l’explique ce supporter :

« A l’heure actuelle, je suis obligé de pointer au commissariat à chaque fois que l’équipe professionnelle du Stade Brestois joue un match, domicile comme extérieur. Que ce soit un match en compétition ou même un match amical. Je suis également interdit de fréquenter toute enceinte sportive où évolue une équipe du Stade Brestois donc même les équipes de jeunes. Si je pars en vacances, c’est à moi de prévenir suffisamment tôt la police locale pour assurer un suivi. Soit ils me laissent tranquille parce qu’ils me font confiance, soit ce n’est pas le cas et je suis obligé de pointer au commissariat à l’adresse qu’on m’indique. (…) J’ai énormément de rancœur parce que les faits en eux-mêmes proviennent d’une intervention policière complètement déplacée. Et ensuite, tout s’est envenimé. Au-delà de ça, avec leur politique nationale de répression, ils pensent qu’ils sont en train de détruire les mouvements violents alors qu’ils n’ont fait que déplacer le problème. Ce qui se passe autour des stades en ce moment, c’est un énorme problème de sécurité parce que personne ne sait gérer une foule de supporters. Ils ne connaissent rien au milieu. La France ne comprend rien aux supporters. » (Farge, 2015)

Conclusion

Dans un article intitulé « Faut-il s’inquiéter pour l’Euro 2016 », sont rapportés d’autres propos de Nicolas Hourcade : « Même si le public ne sera pas le même que lors des matchs de championnat, c’est quand même étonnant de ne pas s’entraîner à gérer sur le terrain des supporters un peu chauds, d’autant que le Mondial 1998 a été en partie un échec de ce point de vue-là. Je ne suis pas certain que le policier de terrain ait été bien préparé à accueillir un Euro à 24 pays au cœur de l’Europe avec les Anglais, les Allemands, les Polonais (…) Nous avons les moyens dans les clubs de L1 et de L2 d’assurer la sécurité avec les forces de police, la vidéosurveillance… Je vous parle bien de l’intérieur du stade. Et souvent, c’est à l’extérieur que les problèmes ont lieu. » (Farge, 2015)

Ainsi, les dérives du football liées à ses propriétés les plus essentielles et historiques, se trouvent étroitement liés aux dérives politiques et économiques du reste de la société, confirmant sa nature de fait social total. Aujourd’hui, le sort des supporters français fait tristement écho à l’action des pouvoirs publics contre d’autres groupes sociaux, témoignant encore une fois du rôle de miroir que tient le sport. A la veille de l’Euro 2016, dans une France de l’état d’urgence permanent au prise avec une crise sociale, on peut regretter de n’avoir pas eu assez de considération pour la « bagatelle la plus sérieuse du monde » qui annonçait avant l’heure les tourments d’une société inquiète et sans discernement quant aux mesures à mettre en œuvre. Avec la convergence paroxysmique des sphères sportives et politiques cet été – qu’on craint de voir mal tourner – on espère une prise de conscience de l’importance d’une connaissance et d’une compréhension fondamentale du terrain en amont d’actions politiques aux conséquences parfois durables.


Bibliographie

Articles scientifiques

Nuytens Williams, « Le supporter de football et la règle : entre la faire et la défaire. », Déviance et Société 2/2005 (Vol. 29), p. 155-166

Robert Redeker, « Le sport, opium du peuple ou opium des politiques ? », Revue Le débat, 2006-5 (n°142), p.185-192

Hourcade Nicolas, « Hooliganisme : un phénomène pluriel », Revue internationale et stratégique 2/2014 (n° 94), p. 127-134

Hourcade Nicolas, « Tolérance zéro dans les stades ? Répression ou prévention pour les supporters extrêmes», Le sociographe 2/2012 (n° 38), p. 59-69

Hourcade Nicolas, « Principes et problèmes de la politique de lutte contre le hooliganisme en Fance », Archives de politique criminelle 1/2010 (n° 32), p. 123-139

Hourcade Nicolas, « La place des supporters dans le monde du football », Pouvoirs 2/2002 (n° 101), p. 75-87

Articles journalistiques

Jérôme Latta, « Et maintenant une loi pour criminaliser les supporters », Blog de Latta sur LeMonde.fr (04/02/16)

Jérôme Latta, « Les supporters de football, cobayes du fichage et de la surveillance généralisée », Regards.fr (30/04/15)

Rémi Farge, « Faut-il s’inquiéter pour l’Euro 2016 ? », Football365.fr (27/11/15)

Pierre Barthélémy, « Supporters : ligue et pouvoirs publics ne veulent toujours pas dialoguer », Les Cahiers du football (09/12/15, cahierdufootball.net)

Pierre Barthélémy, « C’est de la faute des supporters, ils n’avaient qu’à », Les Cahiers du football (20/10/15)

Gilles Juan, « Minority Support », Les Cahiers du football (04/02/16)

Julien Momont, « Kop 21 : nos propositions pour les droits des supporters », Les Cahiers du football (17/12/15)

Entretiens

Yann Bouchez, entretien avec Nicolas Hourcade, « Au PSG, l’objectif est d’avoir un public lisse, consommateur », LeMonde.fr (17/02/16)

Rémi Farge, entretiens avec trois supporters, « Je suis interdit de stade », Football365.fr (27/11/15)

Livres

Joachim Barbier, Ce pays qui n’aime pas le foot : pourquoi la France appréhende mal le football et sa culture, Paris, Editions Hugo Sport, 2012, 219 pages

Christian Bromberger (avec la collaboration de Alain Hayot, Jean-Marc Mariottini), Le match de football : ethnologie d’une passion partisane à Marseille, Naples et Turin, Paris, Editions de la Maison des sciences de l’homme, 1995, 406 pages