Le sport est porteur d’un fantasme d’équité et de justice, grâce aux vertus qu’on lui prête et de sa mythologie. Pourtant, depuis des millénaires le sport n’est ni éthique, ni égalitaire, ni juste, et ce de milliers de manières différentes. De plus, le football plus que n’importe quel autre sport a fait sa légende d’histoires tragiques comme héroïques, où l’injustice côtoie le génie. Mais nous reviendrons sur le mythe de l’égalité dans un autre billet, afin de se concentrer sur un sujet qui a pris une nouvelle dimension cette semaine avec une première application : l’arbitrage vidéo dans le football.

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Le consultant foot moderne / Blow-Up, Antonioni (1966)

Vérités alternatives

Là encore, passons sur des considérations générales sur la vérité, l’objectivité etc, et restons focalisé sur le football. Quiconque suit ce sport ne peut nier l’ampleur qu’a pris le « commentaire arbitral » dans les médias, que ce soit durant un match ou en débat plus tard. Comme le dit Jérôme Latta, « le réarbitrage est devenu un contenu éditorial ». Malheureusement, ce-dernier est trop souvent l’œuvre d’ignorants, véhiculant des idées fausses et générant des mythes, qui vont influencer ensuite un large public. Incompétence, ignorance des règles ? Mauvaise foi, zeitgeist teinté de post-truth, démagogie ? Le fait est que le procès de l’arbitrage a lieu toutes les semaines, et pas seulement par les supporters déçus.

Le discours, le commentaire, prend le pas sur le jeu, sur le terrain. Les arbitres peuvent se tromper, mais rarement : souvent les débats se basent sur des interprétations. François Borel-Hänni, journaliste et docteur en STAPS, parlait pour les Cahiers du Football d’impossible chimère : « l’expertise propre à l’arbitre de football est de décider malgré le doute, non pas de le dissiper ». Grégory Schneider l’a rappelé cette semaine :

Ce ne sont pas les règles du jeu qui administrent les matchs, mais leur application, c’est-à-dire leur interprétation. Et celle-ci appartient à un arbitre présent sur zone. Qui respire les situations, les juge, oublie en toute conscience d’entendre les insultes de tel protagoniste, prévient tel autre qu’il sent au bord de la rupture. Un acteur donc, et non pas les Tables de la loi descendues du ciel pour éclairer les joueurs et ceux qui les regardent.

Cette particularité fait partie de l’essence du football, comme je le rappelais dans le Manifeste :

(…) sa nature profonde, sport de compétition (agôn) certes, mais aussi sport de hasard (alea) par la part immense laissée à l’interprétation (notamment des règles) et à l’incertitude (à relier avec la durée et fréquence des matchs, ainsi qu’avec la faible palette de score). De plus, le football est à l’image de la société industrielle dont il est issu, fondé sur une alliance entre la division des tâches et la planification collective. Dès lors, le football peut participer autant à la comédie – ruse, tricherie, aléatoire – qu’à la tragédie : malheur, injustice. Ainsi, le football est au paroxysme de la richesse qu’offre la grammaire du sport.

Certains objecteront que même ultra minoritaires (on parle donc d’un évènement flagrant qui aurait échappé aux arbitres, c’est à dire pas d’un pénalty qui même après de nombreux ralentis et autres super-loupes sous différents angles ne parvient pas à générer un consensus au bout de 5min sur un plateau, ce qui arrive régulièrement au passage…), s’il y a des erreurs avérés et qu’il y a un moyen de les prévenir alors on doit essayer. Pourquoi pas. Cependant, là encore il y a des problèmes.

En effet, cela porte directement atteinte au rythme du jeu. Déjà que les réalisations télévisées (françaises surtout) écrivent un football de coupures, de plans inutiles, nuisant des lectures d’action, empêchant des visions d’ensemble… Le football télévisé est déjà un acteur important du football, avec les droits tv, l’influence sur les calendrier, la production d’images aux conséquences concrètes : il y a là une importante matrice à conflits d’intérêts. Quant à la fluidité du jeu, il y a de nombreuses questions qui se posent : qui arrête le jeu, comment, quand, à qui revient la décision, dans quelles situations ? Jusqu’où doit-on remonter dans la continuité d’une action pour en légitimer l’issue, alors que le football se caractérise justement par sa continuité ? Au delà des dérives potentielles dans le processus amenant à un arbitrage vidéo, on se retrouverait toujours avec une décision finale humaine d’un arbitre (avec son lot d’interprétations, etc). Quid de la technologie ? La Goal Line Technology, qui a toutefois ses défaillances régulières (cf ici ou ), s’impose peu à peu : logique, puisque comme le disait Gilles Juan, « la GLT n’est pas un « arbitrage vidéo ». Au football, « arbitrer » veut dire « interpréter ». Savoir si le ballon a franchi la ligne ou pas ne « s’interprète » pas, et on peut donc bien avoir une technologie pour ça. En revanche, tout le reste s’interprète. » Mais une autre technologie, antérieure, n’est jamais remise en question alors qu’elle est bien plus problématique : le fameux révélateur de hors-jeu, dont la logique centrimétriste absurde vient polluer le jeu, son esprit, et l’arbitrage (lire cet indispensable article de Gilles Juan, qui contient des liens vers d’autres billets éloquents).

Un des arguments revenant souvent est l’utilisation de la vidéo dans le rugby. Si on passe sur les différences fondamentales entre les deux sports (phases de jeu vs continuité), on constate encore des problèmes : certains arbitres y ont un recours systématique et les décisions qui s’en suivent n’en sont pas moins discutables. Et qu’arriverait-il si les arbitres laissent jouer les actions avant de les « arbitrer » à la vidéo ensuite pour les valider ? On aurait par exemple des actions virtuelles (où le doute peut d’ailleurs influer sur certains joueurs), que des arbitres n’auraient pas voulu interrompre par crainte de se tromper, hypothéquant alors le jeu et ses émotions.

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L’arbitre du futur / Minority Report, Spielberg (2002)

Émotions alternatives

On arrive à l’aspect émotionnel, essence du football. En mai 2015, Marcelo Bielsa disait en conférence de presse :

« Nous qui sommes dans le football, on croit que la récompense est juste dans les trophées et dans l’argent. C’est vrai, l’argent est une récompense, les titres aussi. Mais il y a un troisième élément d’une valeur incalculable, qui n’est pas nécessairement une conséquence des titres ou de l’argent, qui est la capacité à procurer des émotions et qui établit un lien entre une équipe et ses supporters. Si quelqu’un gagnait des titres et de l’argent et ne pourrait pas profiter de ce point, ce travail n’en vaudrait pas la peine. L’idéal est l’émotion, les titres et les honoraires. Si je pouvais choisir une seule des trois choses, je choisirais les émotions car ce sont les seules qu’on ne peut substituer. Je valorise le public car c’est lui qui construit les émotions quand le message vient des joueurs qui jouent avec l’écusson que les supporters aiment. »

Une des formes que prend l’émotion dans le football, est l’émotion spontanée, instantanée, sur un but, un tacle, une action de génie, un geste fou. Il y a quelque chose de magique dans l’émotion d’un stade qui s’enflamme, de dizaines de milliers de supporters qui bondissent d’un seul mouvement, d’une communion collective qui jaillit en une seconde. Cette magie est précieuse. Les joueurs passent, les entraineurs défilent, les stades évoluent, mais ces émotions primaires perdurent, ces sentiments éphémères et purs on les vit comme nos parents les ont vécus dans le passé, on vibre comme nos grand-parents ont vibré, on partage ces moments comme nos amis étrangers à l’autre bout de la planète.

Pourtant, avec l’arbitrage vidéo, Jérôme Latta déplore à juste titre :

Il va falloir reprogrammer le logiciel émotionnel, apprendre à avoir des demi-joies, à les retarder, à les diluer dans l’attente de la vraie décision. Nous entrons dans le régime de l’émotion en différé, dans un jeu où un arbitre en cabine inscrira des buts. Cette première expérimentation pour un match majeur en France a illustré un des impacts majeurs de l’arbitrage assisté par la vidéo, portant sur les émotions ressenties lors d’un match de football : il liquide l’immédiateté du but, il met en sursis la joie ou le dépit.

A quoi bon une victoire si elle ne procure qu’une satisfaction polie de voir son équipe obtenir trois points, si on n’a pu exulter sur les actions critiques car « on ne sait pas encore ». On ne veut pas un football de comptables, mais de supporters, d’émotions, de frissons. On veut du jeu, pas une police du jeu. Nos émotions de supporters sont plus importantes que les mauvaises excuses de certains entraineurs sur leur défaite, plus importantes que les état d’âme de politiciens sur la moralité du sport, plus importantes que les plaintes de présidents qui prennent en otage les arbitres.

S’il y a une défiance envers l’arbitrage, engendrée par diverses raisons, fondée ou non, il faut aider les arbitres, non pas créer une légitimité artificielle qui va au contraire saper celle des arbitres en les déresponsabilisant. Enfin, à ceux qui voient dans la vidéo un outil d’équité, on peut s’interroger comme l’a fait Platini en son temps, sur l’équité d’un outil qui ne serait l’apanage que des championnats les plus riches, qui ne serait pas universel.

Reste un point, que je n’érige pas en argument mais qui mérite d’être abordé. On le sait, le football fait autant honneur au vice, à la ruse, qu’au génie et beau geste. C’est là l’une de ses richesses ; mais parfois la frontière avec la triche est franchie. Or, lorsque la triche échappe à l’arbitrage, n’est pas sanctionné et bouleverse une rencontre, quelle position adopter ? De tels exemples sont parmi les plus grands moments mythiques du football. En considérant que les arbitres ont réellement été trompé, on peut entendre certains estimer que la vidéo aurait réparé les injustices. Ou alors qu’une injustice d’un jour fait naitre un nouveau destin, décuple l’émotion d’une victoire le lendemain. Légende ou justice ? Évidemment, c’est une fausse question, la légende n’étant pas que composée de triche, la justice n’étant pas nécessairement mesurable ni supérieures aux règles. En 2010 contre le Ghana, Suarez ruse. Il triche. Les règles s’appliquent, il est expulsé, pénalty. Justice. Mais Gyan le rate. L’Uruguay se qualifiera aux TAB. Justice ?

suarez
L’autre main de Dieu