Philippe Rodier vient de publier L’entraineur idéal chez Hugo Sport. Pour appréhender cette quête, où on croise Mourinho, Cruyff, Steve Jobs, Kasparov, Edgar Morin mais aussi James Bond, quoi de mieux qu’un entretien avec son guide ?

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Pour commencer, je voudrais te féliciter pour ton livre passionnant, dont j’ai eu la chance d’avoir un aperçu durant son élaboration. Lorsqu’on en avait parlé alors, je t’avais dit que ce qui me plaisait était la sensation d’une arborescence, d’une réflexion complexe qui abordait différents sujets, différentes références. Après coup, je me dit que ce motif d’arborescence dans un premier temps associée à la forme, était en réalité totalement logique au vu du fond, du sujet du livre. C’est à dire un cheminement (bielsista ?), l’accumulation et l’intégration de références – y compris idéologiques – à la manière d’une « éponge » pour reprendre le terme de Guardiola. En somme, comme plusieurs des entraineurs mentionnés dans ton livre, style et résultat ne forme en réalité qu’un. Quel a été ton envie originelle avec ce projet, pourquoi écrire un livre sur ce sujet ?

Dès le départ, j’ai essayé de construire ce livre de la même façon que Guardiola construit le jeu de son équipe et alimente sa réflexion autour de la gestion d’un groupe. C’est-à-dire en accumulant un maximum d’informations pour présenter quelque chose de vraiment complet à mes lecteurs. Ensuite, j’ai opté pour le choix d’être accompagné par un préparateur mental, Raphaël Homat, puisque j’estimais qu’il fallait un co-auteur à mes côtés afin d’obtenir un échange constructif sur les divers cas de management présentés dans le livre ; mais aussi pour montrer qu’on ne parle pas seulement d’une activité physique lorsqu’on évoque le football. Comme beaucoup, j’ai assez souvent souffert de la condescendance de certaines personnes à l’égard du football – et quelque part, j’avais envie de répondre à ces personnes avec bienveillance. Quand j’étais au collège, mon professeur de sport m’avait expliqué qu’il était parfois « dénigré » par des parents d’élèves – voire même par d’autres professeurs – comme peut l’être également un professeur de musique – ou un professeur d’art puisqu’il ne s’agit pas de matières « majeures » dans l’esprit de certaines personnes. Cela m’a beaucoup marqué parce que j’avais beaucoup d’estime pour l’homme et pour sa profession.

Parmi les belles citations que tu mobilises dans ton livre, celle-ci de Camus m’a beaucoup plu : « La pensée d’un homme est avant tout dans sa nostalgie » (Le mythe de Sisyphe). Afin de mieux connaitre le « footballophile » derrière le journaliste et auteur, quel est justement ta nostalgie footballistique ?

Dans le dernier chapitre (cf : « Les masques tombent »), Guardiola dit que sa « plus grande chance a été de découvrir très tôt quelle était sa passion », disons que j’ai eu cette même chance dès mon plus jeune âge, comme beaucoup de petits garçons et de petites filles. Ensuite, de par ses responsabilités et son activité professionnelle, mon père était très souvent absent, en voyage à l’étranger ou en déplacement dans toute la France. Quand il rentrait à la maison, le football a toujours été notre principal sujet de discussion. Cela a permis de développer un lien indéfectible avec mon père autour d’une passion commune. Je n’avais pas le droit à l’erreur lorsque je devais lui faire une petite « mise à jour » à son retour (rires) ! Dans les années 90, il a eu la chance de pouvoir voir jouer le grand Olympique de Marseille avec Jean-Pierre Papin, Marcel Desailly, Rudi Völler et Didier Deschamps notamment. C’est lui qui m’a transmis ce goût pour le football. Quand il revenait de déplacements, il me ramenait toujours un maillot, parfois plusieurs. En 30 ans de carrière, je te laisse imaginer la taille de ma collection personnelle (rires) ! Quelque part, j’ai aussi écrit ce livre pour cristalliser certaines de nos réflexions sur le football et sur le management plus généralement. Comme Mourinho, mon père « m’a ouvert les portes que seul un joueur professionnel peut ouvrir à son fils ». Ensuite, j’ai tracé mon propre chemin.

Avec l’impressionnante saison de Jardim, on a une nouvelle preuve de la réussite d’un – modèle basé sur la globalité du football, la symbiose entre physique, psychologique, tactique, issu de Manuel Sergio, Paco Seitur-Lo, Victor Frade – avec la pensée complexe d’Edgar Morin en toile de fond – prôné par Mourinho et Guardiola notamment (cf les livres de Thibaud Leplat). Pourtant d’autres modèles subsistent, avec du succès également, en Italie ou chez Bielsa par exemple. Penses-tu qu’on va continuer à voir le haut niveau hétérogène (comme dit Simeone, « le football est divers, personne n’en détient la vérité ») ou va-t-il y avoir une homogénéisation des méthodes car ce mouvement est plus qu’une idéologie particulière mais une transformation fondamentale du football qui va s’imposer à terme ?

Difficile à dire… Par contre, de ce que je sais, c’est l’usage de la méthode dite « à l’italienne » (très porté sur le physique et l’endurance) qui a lassé les joueurs de Claudio Ranieri à Leicester en Angleterre. D’après certains échos, certains joueurs ne supportaient plus la répétition des entraînements et le travail purement physique (imagine quand les résultats ne suivent plus). William Gallas le disait récemment sur le plateau de SFR Sport, ce qui a principalement changé avec Mourinho, c’est l’aspect « cassage de la routine » au-delà de l’aspect technique et tactique. Javier Zanetti parle des « meilleurs entrainements » qu’il a pu voir durant sa carrière, Motta également. Cela en dit long sur les méthodes utilisées : les mêmes que Guardiola ou Jardim, à peu de choses près. Olivier Dacourt explique que même en étant remplaçant avec un statut fixe (sans possibilité de devenir titulaire malgré son investissement), il prenait du plaisir durant les séances collectives avec Mourinho. Je pense que c’est la clef pour viser un cycle « prolifique » sur la durée dans un club, savoir varier le travail que tu proposes au quotidien à ton groupe. Pour ce qui est de l’évolution des mentalités, on a beaucoup de chance avec l’arrivée de plusieurs entraîneurs étrangers en France (Lucien Favre, Marcelo Bielsa, Leonardo Jardim ou encore Sergio Conceição à Nantes). Quand on reste entre soi, on ne sait pas forcément ce qui est « bon » et ce qui est « mauvais ». Déjà, en 1975, Ștefan Kovács (ancien entraîneur de l’Ajax Amsterdam et de l’équipe de France) disait : « Je pense que les entraîneurs (français) n’échangent pas assez leurs idées et leurs méthodes. S’ils débattent souvent de leur conception tactique, on dirait qu’ils évitent de s’exprimer sur leur travail de fond, comme si c’était un secret. (…) Beaucoup d’entraîneurs dans le monde pensent, quand une méthode d’entraînement leur est signalée, qu’avec elle, ils vont réaliser des miracles. Ils ont le tort de faire un dieu d’une méthode, alors qu’il existe des milliers de méthodes et que l’important est de choisir, entre toutes, celles qui conviennent le mieux à tel joueur ou à telle équipe ».

Finalement, la seule chose qu’il faut retenir, c’est qu’en étudiant les « grands noms » du métier, tu constates très vite que l’usage du ballon dépasse très largement les 80, 90% à l’entraînement. Ensuite, chaque entraîneur ajuste à sa manière en fonction de son « idéologie » comme tu dis. Par exemple, on a parfois critiqué Zidane parce qu’il avait rajouté une dimension physique supplémentaire à Madrid peu de temps après son arrivée. Pourtant, le Real n’a jamais été dépassé physiquement par son adversaire et semblait même plus « énergique » avec cet ajustement. Avec Simeone et Ortega (son adjoint), l’Atlético travaille beaucoup sans ballon avec des exercices spécifiques pour travailler l’explosivité et les réflexes de ses joueurs (comme Antonio Conte à Chelsea par exemple). Ce travail contribue très largement à la synchronisation des joueurs au pressing sur le terrain en plus de développer le facteur « mémorisation » des systèmes de jeu. Après, comme avec Bielsa, ce travail peut engendrer une usure physique, mais aussi mentale. Disons qu’il s’agit d’une question d’équilibre à trouver pour l’entraîneur afin de ne pas presser ses joueurs comme des citrons.

Zeman s’inspirait du hockey sur glace, Cruyff du hockey sur gazon, Guardiola a travaillé avec des entraineurs de rugby et un de ses proches, Estiarte, est le plus grand joueur de water-polo : l’entraineur de demain va-t-il s’inspirer de l’e-sport, domaine que tu connais bien ? Et plus généralement, comment estimes-tu la place que peut ou va prendre la technologie dans les entrainements par exemple ?

Sincèrement… ? Je pense que si Guardiola lisait le chapitre 4 du livre, il m’appellerait immédiatement pour approfondir le sujet (rires) ! Déjà, parce qu’on peut effectivement travailler sur les compétences visuelles des joueurs (l’acuité visuelle notamment), mais aussi parce que les jeux vidéo peuvent apporter un côté « ludique » au travail avec une forme de convivialité entre les joueurs (un travail sur la communication et la coopération sous pression également), et de « nouveauté » aussi. Dans l’idée d’améliorer le jeu de position de son équipe, Louis van Gaal s’est penché sur la question de l’utilisation de casque en 3D à l’entraînement. Aux États-Unis, le sujet est très porteur également – et pas seulement à travers le football. Après, je reste assez partagé sur le sujet malgré mon ouverture d’esprit et je rejoins l’avis de Bielsa quelque part : « Pour être un grand joueur, un pro doit aussi se sentir amateur ». Sampaoli ajouterait « qu’aujourd’hui tout est si dicté par la technologie alors qu’avant le ballon suffisait. Aujourd’hui, tu vas à un entraînement, le terrain ressemble à une piste d’atterrissage ».

« Je dirais que beaucoup de personnes pensent qu’il est facile d’être à la fois le « patient » et son propre médecin. »

L’entretien final avec Raphaël Homat était très enrichissant ; comment expliques-tu la réticence persistante du football professionnel français notamment à embrasser ce champ dans la préparation des joueurs et de leurs performances ? Si on parvient à reconnaitre à un entraineur une psychologie, on a l’impression que les joueurs en sont totalement privés, à peine évoque-t-on le besoin de confiance pour un buteur. Le sociologue Rasera évoque même pour le milieu du football la banalisation de la souffrance psychologique. Lors de ton passage dans l’After de RMC, Jérôme Rothen confirmait l’occultation des sensibilités, des sentiments, des émotions des footballeurs ; pourquoi les clubs négligent alors tout un pan de la performance, d’autant que c’est un domaine rigoureux, avec des méthodes efficaces ?

Tu prends l’exemple du poste de buteur, c’est un très bon exemple pour évoquer la préparation mentale. Selon moi, il s’agit d’un rôle assez similaire à celui d’un boxeur – parfois isolé sur le ring, au contact de défenseurs centraux avec un physique imposant ; il faut savoir résister à cette pression permanente, tout en sachant que dans certains matchs, tu ne vas pas beaucoup voir le ballon. Ce peut être très éprouvant mentalement, parfois même destructeur. Et dans cette situation, il faut parvenir à conserver son calme, savoir rester concentrer au maximum. Le premier talent d’un Inzaghi au-delà de son flair, c’est sa faculté à être concentré à chaque instant du match pour grapiller la moindre faille, la moindre occasion. Le poste de gardien de but est assez similaire – soliste, aussi. On a encore pu le constater cette saison au PSG avec la gestion (délicate) de la concurrence entre Kévin Trapp et Alphonse Areola. Malgré tout, je dirais que les mentalités évoluent, Raphaël avec plus d’expérience dans le domaine est du même avis sur ça d’ailleurs. Un match comme celui du PSG à Barcelone (en Ligue des Champions) permettra sans doute de faire évoluer les mentalités. Après, pourquoi une telle forme de réticence au départ ? Difficile à dire… Je dirais que beaucoup de personnes pensent qu’il est facile d’être à la fois le « patient » et son propre médecin. Pourtant, nous ne sommes pas tous égaux face à la pression et aux divers aléas de la vie.

Un des enseignements de ton livre serait ainsi le constat d’une vision trop terrain-centrée du métier d’entraineur, alors que la gestion humaine doit s’effectuer en permanence, et passe même par le fait de convaincre afin d’obtenir sur le terrain justement le résultat souhaité. Quelle place a la pédagogie, la transmission, dans le métier d’entraineur ?

Elle est omniprésente ! Indissociable du métier d’entraîneur même. C’est d’ailleurs ce qui m’a vraiment motivé à écrire ce livre, je voulais présenter au public par quels processus de transmissions Guardiola, Mourinho, Cruijff ou encore Bielsa sont devenus de grands entraîneurs. C’est ce qui m’a toujours fasciné dans la vie : le partage des connaissances entre les hommes, que ce soit dans le football ou dans n’importe quel autre domaine d’ailleurs. Dans le livre, je prends notamment l’exemple de Barcelone comme capitale des Jedi en référence à Star Wars – une sorte de « berceau de culture » où beaucoup de grands entraîneurs d’aujourd’hui se sont rencontrés en tant que joueur ou assistant. Je trouve ça fascinant et mystique d’une certaine façon. Mourinho, Guardiola, Cruyff, Koeman, Luis Enrique… il faut les imaginer comme de gentils petits élèves appliqués étudiant à la même école pendant une période de leur carrière. Cela permet de dresser une mythologie intéressante et revigorante intellectuellement parlant. À Turin, tu as la même chose avec Marcello Lippi, Deschamps, Conte et Zidane. En France, dans un autre registre, on a eu la French Theory dans l’univers de la philosophie. En musique, on a eu le Square de la Trinité : un nid de talent où logeait les Dutronc, Mitchell, Hallyday et autres Gainsbourg durant leur jeunesse. Manuel Sergio (mentor de Mourinho et fondateur de l’Université de motricité humaine de Lisbonne) dit que c’est la culture qui te permet de devenir un grand leader. Et pour acquérir cette culture, il faut passer par de la passion, du travail. Mais aussi des rencontres et des échanges. Et donc par la transmission du savoir. Picasso disait que « Le sens de la vie est de trouver ses dons. Le but de la vie est d’en faire don aux autres ». J’aime beaucoup cette citation.

Dans le podcast Vue du banc où tu as été invité récemment, vous avez  parlé de la parce des adjoints, dont il faut valoriser le travail.  Connaissant ton admiration pour Mourinho, j’ai forcément été surpris de  ne pas entendre le nom de Rui Faria, son fidèle lieutenant, homme  essentiel de son système ! On peut aussi évoquer Juanma Lillo avec Sampaoli dans un autre registre, ou encore El profe Ortega avec Simeone : que t’inspirent ces adjoints, ces bras droits, au travail parfois de l’ombre, souvent tourné autour de la préparation physique d’ailleurs (dont ils ont des conceptions radicalement différentes) ?

Pour Rui Faria, disons que j’ai essayé de ne pas trop m’étaler sur Mourinho parce que ça pourrait durer des heures sinon (rires). Mais comme il le dit lui-même, il le verrait bien prendre sa succession quand il arrêtera – ou alors ils finiront ensemble à la tête du Portugal, j’ai beaucoup d’amis qui rêvent de ce scénario-là d’ailleurs (rires). Plus sérieusement, j’ai un profond respect pour la position d’adjoint dans le sens où comme tu le dis, il s’agit souvent d’hommes oubliés par l’histoire quelque part. On parle souvent du « grand Barça » de Guardiola, très peu de Vilanova par exemple ; alors que Guardiola expliquait lui-même toute l’importance de « Tito » à ses côtés dans l’aspect coaching et micro-tactique. Deschamps explique au sujet de Guy Stephan qu’il s’agit « d’un entraîneur au même titre que lui » et pas seulement d’un « adjoint ». Je pense que le mythe de l’homme providentiel joue beaucoup dans l’inconscient collectif, c’est pour ça que j’ai essayé au maximum de replacer l’entraîneur comme une personne – certes exposée médiatiquement, en première ligne quelque part – mais toujours bien entourée et bien accompagnée. Durant ma modeste carrière, j’ai eu le privilège de rencontrer de grands managers ou de grands « gestionnaires d’émotions » comme dirait Sampaoli. C’est le premier conseil qu’ils m’ont donné : « apprendre à s’entourer de gens fiables en sachant leur accorder la reconnaissance qu’ils méritent ». Pour ça, j’aime bien utiliser le cyclisme comme élément de comparaison. On parle souvent de façon péjorative du « porteur d’eau » ou du « bon compagnon » (celui qui accompagne le leader en montagne par exemple). Je crois que ce sont ces coureurs qui méritent d’être le plus valorisés. Sans leur sacrifice, il n’y a pas de victoire possible.

« Ce qui s’est passé avec la capitale des Jedi, Barcelone, le « berceau de culture » etc… et bien je pense qu’il se passe exactement la même chose depuis peu de temps dans le journalisme sportif »

J’ai trouvé la fin de ton livre très belle sur Bielsa, notamment sur sa « courtoisie face à la meute ». Comme Thibaud Leplat ou Romain Molina penses-tu que son passage en France a marqué une rupture, a bouleversé les mentalités, a fait naitre des débats qui ont fait évoluer le foot français ?

Oui, je pense qu’il a permis de développer une certaine forme d’ouverture d’esprit quelque part, d’établir une sorte de « choc culturel » entre plusieurs écoles de pensée. C’était très intéressant et ça a permis aussi de réunir pas mal de passionnés. Toi et moi par exemple, on s’est connu à cette époque en échangeant sur le ‘sujet’ et ça nous a permis d’apprendre à nous connaître avec le temps. Je dirais qu’on a eu la chance d’avoir sous les yeux un homme à l’aspect mystique et fédérateur, une sorte de « guide spirituel ». Thibaud Leplat, pour qui j’ai beaucoup d’estime, dit que son passage a « réveillé » quelque chose en France : il a raison. Ensuite, j’ai l’impression – malgré une réponse encore délicate de la part du public, qu’il y a de plus en plus de sorties au niveau de la littérature sportive, c’est un bon point, quelque chose d’encourageant pour faire évoluer les mentalités comme tu dis. On a aussi pu voir des communautés prendre forme sur Internet, je ne connaissais pas « Ultimo Diez » avant le passage de Bielsa par exemple et j’aime beaucoup ce qu’ils font. Ce qui s’est passé avec la capitale des Jedi, Barcelone, le « berceau de culture » etc… et bien je pense qu’il se passe exactement la même chose depuis peu de temps dans le journalisme sportif également grâce à l’apport de certains auteurs (ou de certains journalistes) à la sensibilité différente de ce qu’on a pu nous proposer par le passé.

Le milieu français est-il particulièrement hostile au changement, à la nouveauté, voir à l’étranger (dans tous les sens du terme) ?

Disons qu’il est très centré sur lui-même, c’est ce qui le caractérise le mieux selon moi. Après, je pense que le processus d’apprentissage réalisé par l’Allemagne (après 1998), entre observation et analyse de ce qui peut se faire ailleurs, est aussi réalisé en France depuis peu (on parle de plus en plus de sujets clefs au niveau de la formation des joueurs, certaines mesures sont prises au niveau de la fédération également). Aussi, l’accès à Internet et la sur-médiatisation permettent de pouvoir comparer et récupérer des « cours », des « méthodes » en provenance de sources différentes. Pendant la rédaction du livre, j’ai notamment rencontré Alain Casanova qui m’a expliqué qu’il connaissait beaucoup d’entraîneurs qui restaient sur leurs acquis et sur leurs connaissances, sans jamais se demander : comment pouvoir encore progresser ? Ça manque parfois d’envie et de recherche pour faire simple. Mais sincèrement, je pense que la nouvelle génération sera différente, plus « ouverte d’esprit » et à la recherche de nouvelles possibilités, de nouveaux horizons. Le premier qui passe le mur comme on dit, c’est toujours celui qui morfle en premier. Ensuite, les gens écoutent attentivement. Prenons l’exemple de Jardim à Monaco : tout le monde se « moquait » de lui pendant un moment, aujourd’hui tout le monde parle de lui, de ses méthodes ; et donc de Edgar Morin indirectement. Le temps lui a donné raison comme on dit.

Tu es journaliste sportif, quel regard portes-tu sur le journalisme sportifs français ? On a souvent l’impression que le milieu anglo-saxon ou même italien, espagnol, est plus développé, plus ouvert.

J’ai une très bonne expérience du domaine, puisque j’ai commencé par la « base » comme on dit – j’ai enquillé les 60, 70 papiers par jour avant de pouvoir passer à quelque chose de plus consistant et de moins « brutal ». Cette période a été très formatrice pour moi, riche en émotions et en déceptions aussi. J’ai vu beaucoup de choses, entendu beaucoup de choses aussi… des vertes et des pas mûres comme on dit (rires) ! Ce qui m’a le plus marqué, c’est les mots d’un « grand » chef de rédaction français qui m’a expliqué que grosso modo, « on propose de la merde aux gens parce qu’ils veulent de la merde ». À partir de là, j’ai cherché à m’orienter vers des gens plus nobles on va dire ; malheureusement j’ai vite constaté qu’ils étaient peu nombreux dans le milieu. En vérité, j’étais très Candide à mon arrivée dans le journalisme sportif. Aujourd’hui, j’ai toujours les mêmes envies, mais, sincèrement, j’attends toujours de voir un média qui aura de l’audace et qui me prouvera qu’il est capable de briser les codes. J’ai vu tellement de personnes se cacher derrière le « mythe des chiffres » en interne sans jamais chercher à vraiment comprendre comment fonctionne le public et ce qu’il attend. Ça me dépasse, sincèrement… Et là, je parle de flemme, attention : seulement de flemme. Et d’une forme de complaisance aussi. Quelque part, ça ressemble aux excuses que tu peux entendre dans la bouche de certains présidents de Ligue 1 : « On n’a pas d’argent, on fait avec les moyens du bord, c’est la crise ! ». On manque de réflexion et de passion surtout, oui. Après, l’arrivée de SFR Sport a permis de mettre en lumière des mecs qui méritent d’être en première ligne depuis longtemps. Tant mieux. Il faut toujours du temps pour qu’une prise de conscience puisse naître. C’est d’ailleurs une des phrases de Kasparov à Guardiola durant son année sabbatique à New-York qui m’a beaucoup marqué : « Time, your biggest enemy is time Pep ». C’est un métier parfois difficile, comme beaucoup d’autres.

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L’entraineur idéal (Hugo Sport)