Pour la reprise du blog, j’ai souhaité entamer une ouverture vers d’autres sports que le football. Je vous propose donc une interview du joueur de poker Sir Cuts réalisée par Philippe Rodier, qui m’a généreusement donné cet extrait issu de son livre Jouez sérieux, le phénomène e-sport. La passage entre disciplines, la dimension physique de pratiques couramment perçues comme « non-physiques », ou l’impact sur la sociabilité et l’ouverture de jeunes me paraissent des points très intéressants.

De plus, de nombreux acteurs du football jouent au poker tel que l’allemand Max Kruse, Vikash Dhorasoo qui a fait carrière après le football, mais certains sont pénalisés de cette activité parallèle tant est mésestimé l’effort mental associé. Mental et physique vont de paire ! Si dans le football le mental est parfois sous-estimé (c’est un sport qui se joue avant tout avec la tête, Mourinho estimait même que le discret général Cambiasso était le joueur le plus rapide qu’il avait entrainé), l’inverse est vrai pour les pratiques « cérébrales » telles que le poker, les échecs et les jeux-vidéos dont on néglige trop souvent la dimension physique : concentration, endurance, maitrise du corps.

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Crédit : WPT

Une première place à l’EPT San Remo en 2012, une table finale à Barcelone (en 2007, lors du World Poker Tour) avec la tête de Gus Hansen à la clef, Ludovic Lacay sait de quoi il parle quand il s’agit d’évoquer les liaisons entre le poker et l’eSport. Ancien joueur pour l’équipe adk sur Counter-Strike, « Sir Cuts » a d’abord écumé les LANs du sud de la France avant de rejoindre progressivement les tables des plus grands tournois du monde. Entretien.

Quand as-tu commencé le poker sérieusement ?
J’ai commencé le poker après avoir arrêté CS. Mon histoire avec adk se terminait, c’était le timing parfait pour commencer autre chose. J’ai un goût particulier pour les disciplines où il faut s’investir pour apprendre en permanence. Au début, j’ai commencé sans argent et en alternant avec mon job au McDo à côté. C’était le propre de pas mal de joueurs à l’époque, le passage eSport vers le poker, j’ai rencontré une bonne petite communauté de joueurs issus de Starcraft notamment. Au fur et à mesure, je suis passé de gagner quelques centimes à des sommes plus importantes, puis beaucoup plus importantes. J’ai eu la chance de pouvoir apprendre beaucoup grâce à Internet aussi, c’est une des composantes de notre génération d’ailleurs, selon-moi : cette faculté à savoir comment chercher, comment s’informer sur une discipline dans l’optique d’en savoir plus, toujours plus.

Tu vois quels parallèles entre le poker et l’eSport ?
Pour moi, il y en a plusieurs. Déjà, le fait de devoir être en permanence à la recherche de solutions pour progresser, pour analyser ses adversaires convenablement et pour pouvoir les affronter dans les meilleures dispositions possibles. Ensuite, tu as tout un univers qui se construit autour de la notion « d’intelligence collective » ; dans le poker, comme dans l’eSport. Tu vas échanger tes impressions sur une main avec d’autres joueurs grâce à un forum, tu vas pouvoir partager ton expérience et apprendre différents styles de jeu ; différentes façons d’appréhender le poker. C’est très important afin de progresser sur la durée. Encore plus à mon époque, où il n’y avait pas encore l’utilisation des « trackers » pour obtenir des informations sur les joueurs. Analyser une base de données, préparer une stratégie en amont, puis en direct, tout ça finalement, tu vas le retrouver dans ces deux disciplines. Ensuite, il y a tout l’aspect mental qui découle de la compétition et de la recherche de performance. Quand j’étais dans la Team Winamax, j’avais un coach mental pour ça, mais aussi un coach pour la préparation physique. Quand tu veux jouer au meilleur niveau dans une discipline, tu ne peux pas te permettre de négliger ce que les gens appellent généralement « des détails », mais qui ne le sont pas en réalité.

Et l’aspect « decision making », tu penses que le fait d’avoir joué à CS t’a aidé au poker pour être plus « rapide » ?
Forcément oui, j’étais leader in game quand je jouais à Counter-Strike. Quand on prenait le bouillon, je n’avais pas le droit de douter face à l’équipe, je ne pouvais pas leur dire : « désolé les gars, je ne sais pas quoi faire… » ; il fallait être capable de réfléchir vite et bien. Ce besoin d’être rapide dans la prise de décision, tu vas le retrouver aussi dans le poker.

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Crédit : WPT

 

Dans quel état te sentais-tu à la sortie d’un tournoi de poker ?
Sincèrement ? J’étais vidé physiquement, exténué même parfois. Quand je gagne à San Remo, je n’ai même pas pris le temps d’aller prendre un verre après pour fêter la victoire. Un tournoi de poker, ça peut durer plusieurs jours ; en étant très intense, c’est une activité drainante physiquement et mentalement. Tu y laisses beaucoup d’énergie.

ElkY dit que « ça l’a beaucoup aidé » d’avoir joué à SC par exemple.
C’est possible, oui. Pour ElkY, c’est sa grande force par exemple. Il est capable de rentrer dans un état second avec un seul objectif, la victoire finale. Cela nécessite une très grande implication mentale et physique, il faut pouvoir rester concentré pendant de longues heures en évitant les petits parasites extérieurs qui peuvent venir interférer avec ton état de concentration. C’est une force des joueurs qui viennent du on-line ça, on est plus habitué à rentrer dans notre bulle, à ne faire plus qu’un avec la compétition et nos objectifs. Après, comme n’importe quel sportif, il faut également savoir faire attention à son alimentation à l’approche d’une grande compétition. Encore une fois, cela représente beaucoup de sacrifices et une grande capacité à « encaisser », les heures de travail et les heures de compétitions.

Dernière question, tu laisseras tes enfants jouer à un FPS ou à un autre jeu plus tard ?
Bien sûr, déjà parce qu’au-delà du jeu en lui-même, je pense que Internet est quelque chose de positif dans le sens où tu as accès à « l’information » sans difficulté, à la culture aussi. Tu peux aussi y retrouver un effet de sociabilisation pour des personnes qui franchiront le pas de « la rencontre » par la suite. Et puis, pour l’Anglais aussi par exemple, regarde le niveau en langues des français… Moi, j’ai appris l’Anglais grâce à Internet, grâce au jeu en réseau, le fait de devoir échanger avec des joueurs étrangers, de devoir suivre l’actualité sur des sites étrangers (gotfrag notamment à mon époque). Toutes ces petites choses font qu’à 20 ans, j’étais déjà bilingue. J’aimerais bien que ce soit le cas de tous les jeunes.

Pour acheter le livre et découvrir l’e-sport de l’intérieur !