Un pan de la footballophilie que j’ai voulu explorer avec ce blog est jusqu’à présent resté un peu en retrait, à savoir la culture et l’histoire à l’échelle individuelle de supporter, de footballophile. Pour aborder la construction de notre footballophilie propre, notre cheminement, notre voyage dans la culture et l’histoire du football, unique pour chacun d’entre nous, je vais commencer par parler de ma footballophilie. Le plus évident aurait été d’évoquer mes joueurs préférés, ou parler de mon équipe, à moins que ce soit présenter mon XI idéal, livrer mon plus grand souvenir, etc. Je vais plutôt faire un contre-pied et écrire sur deux joueurs qui ne font pas vraiment parti de ma footballophilie, mais qui ont contribué à son façonnement.

L’idée de ce billet m’est venu récemment, puisque ceux dont je vais parler ont fêté leurs anniversaires en septembre et en octobre. J’ai essayé par ailleurs sur Twitter de lancer des sondages-débats sur les meilleurs joueurs, les plus grands de l’histoire, d’établir des nuances, distinguer niveau de jeu, carrière : moi-même je me posais ces questions, sans parvenir à arrêter mon choix. J’avais aussi en tête un texte brillant de Markus Kauffman, je le répète peut-être la plus belle plume footballistique francophone (et pourtant il y en a beaucoup dont je loue les mots). Puis bien sûr, les vidéos du génial Didier Roustan, faites de listes, de critères, d’arguments, mais aussi d’histoires, de poésie et de sentiments. Je ne vais pas expliquer la genèse de mon amour du football, analyser la construction de ma pensée ; juste livrer un pan de mon lien avec le football, partiellement éclairant, que je peux écrire aujourd’hui avec un peu de recul, et ainsi également rendre hommage à deux figures d’exceptions que j’ai longtemps ignoré.

« La pensée d’un homme est avant tout dans sa nostalgie »
– Albert Camus, Le mythe de Sisyphe

Né à Marseille, j’arrive en Martinique à 3 ans et demi, et pars en métropole 7 ans plus tard. Je vis là bas mes premiers souvenirs et amours de football, 98 vaguement, l’Euro 2000 plus intensément avec sa finale qui constitue probablement mon premier gros moment de football. Je regarde autant que possible le football à la TV, l’OM, l’Equipe Du Dimanche, je joue souvent dans ma rue avec un voisin un peu plus âgé, et puis à l’école aussi, et on parle de football, il nous fait tous rêver. Déjà, je supporte l’OM quand presque tous supportent le PSG. Quelque part ça me plait bien. Mais mes amis antillais supportent avant tout le Brésil. Bien plus que l’Equipe de France – personne n’a quelque chose contre. Simplement le Brésil c’est plus grand, c’est le pays du football, c’est proche. Je ne connais pas en détail les liens qu’entretiennent les Antilles avec l’Amérique latine et avec le Brésil en particulier. Quelque part c’était un second pays, choisi peut-être, un fantasme, je ne sais pas. Mon voisin et ami me parlait de discussions avec sa famille qui l’émerveillaient : « Rivaldo ! », « Romario ! », à l’époque je ne connaissais rien d’eux à part leurs noms. Le Football avaient ses Dieux, et visiblement le Brésil était l’Olympe. Dont bien sûr, celui qui faisait rêver tout mes copains : O Fenomeno.

On parle d’une période où on ne devait pas accoler un indigent « le vrai » après son nom. Non, il était unique. Qui aurait pu un jour penser qu’à l’élocution de son nom les premières pensées aillent vers un autre joueur. Un portugais en plus. Le fait d’arriver à la fin de son explosion a peut-être alimenté l’image qu’il avait, ses années de blessures en rendant que plus exceptionnelles celles flamboyantes de 94 à 98. Pourquoi avoir des héros de fiction quand il y a un vrai super-héros comme lui. Un jeune, foudroyant, qui met à ses pieds le monde. Une icône. Peu avant mon départ de Martinique toutefois, il a ressurgit. Mondial 2002, mon voisin a la même coiffure que lui, il lui ressemble même un peu physiquement. Monument de résilience, il est revenu. Il est revenu, il a vu et il a vaincu. Ronaldo.

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Mais il ne me fait pas rêver. J’aime bien être seul contre le reste du monde, certes, mais non, il ne m’inspire pas grand chose. Je n’ai pas d’idoles, j’aime des joueurs différents. Et je n’aime pas trop le Brésil ; ça tombe bien les Argentins m’inspirent bien plus. Batistuta, mon quasi homonyme. Veron, Simeone. Zanetti et tant d’autres. Ça me parle, ça sent l’Italie, le fascinant Calcio où évoluent les plus grands et les plus beaux. Et, je m’en rendrais compte bien plus tard, Bielsa, déjà. Il en va ainsi : je serai contre Ronaldo, contre le Brésil. Même s’il a joué à l’Inter, que dès petit j’apprécie. O Fenomeno c’est le meilleur, le plus grand. Le fait que ce soit une évidence admise est même avantageux : refuser d’aimer le meilleur, le plus grand ? Pour la petite tête blonde que j’étais, quel beau geste rebelle. Déjà que j’arborais fièrement mon maillot de l’OM comme l’étendard d’une cause immense… Mais au fond, on aimait tous le chambrage et on jouait tous ensemble. Le seul que j’entendais alors pouvoir rivaliser avec Ronaldo, c’était un vieux, nommé Pelé. Personne ne l’avait vu jouer, mais on disait que c’était lui le véritable numéro 1 ; enfin c’est ce que disait les pères et grand-pères de mes copains. Qu’importe, s’il fallait aller en arrière, pourquoi ne pas parler de Maradona ? Il a joué en Italie, lui.

Mais El Pibe de Oro n’a pas été pour autant été une icône à mes yeux. S’il avait été finalement transféré à Marseille peut-être en serait-il autrement ? Je ne le connaissais pas bien, c’était il y a longtemps, et les années 90 puis 2000 étaient si excitantes, si riches, je n’avais pas le temps de regarder en arrière. En plus, mes yeux sont passés de la Seria A à la Premier League, un nouveau monde (celui de Manchester ! Mais ce sera une prochaine histoire). Mon rapport à Maradona est singulier. Il ne s’agit pas – ni pour Ronaldo – de faire une hagiographie, ou de détailler et analyser leur carrière : je n’ai pas la connaissance pour, et certains ont déjà admirablement écrit dessus. Si je l’ai longtemps ignoré, j’ai avec le temps fait de Maradona le plus grand. Je ne l’ai pas vu jouer, mais je sais qu’il était génial, les vidéos que j’ai vu plus tard me l’ont assuré. Ronaldo (l’unique) et Messi aussi étaient monstrueux. Cruyff en tant qu’individu est peut-être celui qui a le plus influencé le football, tant son impact comme joueur puis entraineur est immense. Et Didier Roustan parlerait également de Di Stefano ! Les deux derniers sont trop anciens pour faire partie de ma jeune footballophilie. On s’oriente plutôt une sérénade à trois avec Messi, Maradona et Ronaldo.

Maradona a une dimension mythique, un feu sacré en lui, une aura bigger than football. Visage de Christ et Antéchrist. Génie, idole, Dieu de Naples la rebelle mal-aimée sudiste, mais aussi rock star, homme tourmenté. Messi frustre avec la sélection, mais il ne déçoit pas ; lisse, homme-enfant, ses récents tatouages ne changeront pas son surnom de La Pulga. Il est peu charismatique mais sera le joueur le plus titré de l’histoire, peut-être sans Coupe du Monde, il sera le meilleur buteur aux airs de meneur. A l’inverse, Maradona a déçu et déçoit. Il est tricheur, menteur, grossier, drogué, opportuniste. Mais il incarne d’autant plus la grandeur du football. C’est aussi grâce à la tragédie, à la ruse, à la décadence que le football est le plus grand des sports, le plus grand phénomène culturel au monde. Maradona est culturel. Maradona est détestable et ça le rend d’autant plus passionnant. Maradona a une après carrière guignolesque, mais il reste le plus grand car c’est le plus humain. Il cristallise en lui le football. Des livres, des documentaires, sa vie a été mise en lumière et mise en scène de nombreuses fois, il est inutile de rappeler sa trajectoire et ses victoires. Que pourrait-on dire ou faire de plus sur lui ? A part un biopic signé Abel Ferrara, difficile de capter encore un peu l’essence de Maradona : si haut dans le mythe, si inconstant comme homme.

A l’instar de Messi, atypique et réservé, Ronaldo fait un peu figure d’ovni. Markus Kauffmann se demandait si Ronaldo était meilleur que Messi, et j’ai envie de répondre oui.  A-t-il fait une plus grande carrière, j’en sais rien, là n’est pas la question. Explosion à contre-temps : Ronaldo, phénomène anachronique, révolutionnaire mais trop tôt. Pas au bon endroit au bon moment, éloigné trop longtemps des terrains, précoce mais avec une courte carrière au plus haut niveau tout en ayant subjugué ce sport. Contre-temps aussi car son élan n’a cessé d’être interrompu par ses blessures et ses larmes. Et si ? Et s’il n’avait pas été blessé ? Cruel questionnement. Un autre brésilien supersonique de l’Inter peut être sujet à ces pensées, Adriano, l’Imperatore, qui ne se remettra jamais de la mort de son père. Le football fascine et émeut par ses drames, malheureusement il arrive parfois que ce soit des drames humains qui surviennent.  Ronaldo était déjà un super-héros, agile, dribbleur, rapide, puissant, une révolution moderne. Adriano était une super-machine. Une puissance folle. Aurait-il pu être encore plus fort que Ronaldo ? Explosion en deux temps : on peut dire qu’on a assisté à l’explosion de Ronaldo entre 94 et 98, il révolutionne le joueur de football moderne, avant – comme pour une explosion qu’on voit au loin avant de l’entendre – de se manifester au sommet une nouvelle fois. Le son arrive en 2002, et va durer un peu ; au Real, dans une équipe galactique avec laquelle il ne gagnera presque rien malgré d’excellentes performances, puis un passage au Milan AC avant de rentrer au Brésil. Le « son » Ronaldo va ainsi trainer, diminuer petit à petit, jusqu’à s’arrêter enfin en 2011. Meurtri, moqué, dont le corps fut son meilleur ennemi, Ronaldo Luis Nazário de Lima aura laissé un impact immense sur toute une génération d’amoureux du football, et sur le football moderne qu’il a annoncé.

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Heureusement, la beauté du football fait que nos joueurs préférés sont très différents selon les personnes, peu importe souvent qui on considère comme les meilleurs. En partageant un bout de mon parcours de footballophile, j’ai souhaité mettre en lumière certaines des influences qu’on peut avoir, notamment pendant l’enfance. J’ai voulu montrer que certaines figures ont un rôle dans notre construction même s’ils sont secondaires, parce qu’ils sont des témoins culturels et historiques, compagnons de notre voyage dans le football. Je n’ai pas de liens affectifs avec Ronaldo et Maradona, mais une certaine admiration. Par cet hommage je reconnais leur place, références dépassionnées, au sein ma footballophilie. Les angles d’un grand tableau que j’aspire à vous montrer sur ce blog.