J’ai eu le privilège de longuement m’entretenir avec le brillant entraineur d’athlétisme Pierre-Jean Vazel il y a quelques semaines, coach aujourd’hui du lanceur de marteau Quentin Bigot notamment. Au delà du fait que j’avais déjà échangé avec lui ces derniers mois, il me tenait à cœur de redémarrer la saison post-Coupe du Monde avec cet entretien qui s’intègre parfaitement dans la nouvelle direction du blog énoncée : ouverture sur d’autres sports, préparation physique et mentale, esthétiques et iconologies sportives, tactiques et innovations sportives, questions de genre, et plus encore.

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Pierre-Jean Vazel à Shanghai

STARTING-BLOCKS

S’il a fait de l’athlétisme étant jeune, « très discipliné et compétitif », Pierre-Jean Vazel était néanmoins plus intéressé par les résultats des autres que par les siens. Avec le temps, les blessures et les changements d’ambitions, il prit du recul sur sa pratique et comprit que « tout les entrainements ne se valent pas » notamment par rapport au risque de blessures. Avec les études supérieures il délaisse la pratique mais durant son cursus aux Beaux-Arts il commence « par hasard » sa carrière d’entraineur.

En 2004, il débute en effet sa collaboration avec le sprinteur nigérian Olusoji Fasuba, repéré par ses contributions au forum de la Fédération Internationale d’Athlétisme qui n’existe plus aujourd’hui (de cette époque certains sont devenus journalistes, d’autres travaillent au niveau institutionnel, etc). Il ne pensait pas être capable de faire ça, mais comme il me l’expliquera ensuite, il ne refuse pas de proposition s’il est intéressé. Les propositions étaient toujours sérieuses et à des moments où c’était possible. Il n’a d’ailleurs jamais recruté lui-même d’athlète, et s’il en a entrainé peu c’est simplement qu’il a eu peu de demandes, tout en estimant de manière pragmatique qu’on va le démarcher parce qu’il a des résultats et non pour une potentielle singularité.

En effet, Pierre-Jean Vazel se distingue par sa synesthésie et même une heuresthésie. Cette approche par les sens, sa sensibilité faisant s’ordonner les choses d’elles-mêmes ne sont toutefois ni une formule magique ni une méthode stricte. Au ressenti est toujours associée une quantification, les sensations sont objectives car validées entre elles et toujours confirmées par la science. C’est là la majeure partie de son travail, liée à sa passion pour les chiffres et les statistiques.

AUTODIDACTE ?

Il n’aime pas être qualifié d’autodidacte, car ce serait le prolongement du fréquent raccourci journalistique sur « le gars qui sort des Beaux-Arts et devient entraineur » (raccourci d’autant plus surprenant quand il provient de journalistes le connaissant depuis des années, sur la piste ou comme pigiste pour l’IAAF). Comprenons nous bien : si par autodidacte on entend le fait d’agir au hasard, sans socle théorique, au « feeling« , alors non, Pierre-Jean Vazel n’est pas autodidacte (ni d’ailleurs aucun entraineur). Si par contre on l’entend comme le fait de se former soi même, en opposition à une formation institutionnalisée, formatée, alors oui il peut être définit ainsi, même si ce serait tout de même réducteur.

Il est doté d’une connaissance impressionnante de l’athlétisme et ses performances, et il s’est forgé ses connaissances scientifiques en écumant archives, documentations de l’INSEP, etc. Avant même de commencer à entrainer il emmagasinait de nombreuses sources en biomécanique, en physique, mais aussi des retours d’expériences de sportifs et coachs et avait observé des heures de compétitions de toutes époques. Et puis, il a directement côtoyé des entraineurs lui permettant ainsi d’apprendre, de comprendre ce qu’il fallait faire et ce qu’il ne fallait pas faire. Dès 1998 il est en contact avec des entraineurs afin de leur fournir des données sur les temps de passage de leurs athlètes par exemple. Ainsi, son travail s’appuie sur une matière historique et scientifique très importante, continuellement alimentée.

Cependant ses compétences sont également certifiées au niveau institutionnel par un diplôme fédéral dès 2006 alors qu’il entraine le français Ronald Pognon. Mais il estime que de toutes façons, même en suivant un parcours académique traditionnel, il est impératif d’enrichir l’enseignement délivré par une recherche personnelle.

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Ici à l’Élysée aux côtés de l’immense championne Christine Arron

CARRIÈRE

C’est d’ailleurs en 2006, lorsque Fasuba passe sous les 10 secondes au 100m que Pierre-Jean Vazel s’estime pleinement entraineur, transfère ses doutes ailleurs et assume sa capacité à entrainer. Ensuite il s’est occupé de Ronald Pognon on l’a dit, mais aussi de la reine Christine Arron et il a également travaillé avec François Pépin (il co-entraine son groupe en 2010 qui comprend des coureurs de 400m dont Leslie Djhone). Il a ainsi eu un groupe d’athlètes auquel il faut ajouter ses années (2007 à 2016) au club de Mongeron dans l’Essonne dans les catégories de jeunes. Quand je l’interroge sur le fait de préparer des compétitions comme les JO simultanément à du sport loisir ou des petites compétitions de jeunes, il me répond que la relation à l’athlète et les objectifs sont évidemment différents, mais qu’on s’entraine pareil (« on fait de l’athlétisme »). Il est même clair que c’est une fierté et un plaisir d’avoir pu conjuguer ses deux environnements. Cependant, il atteint une charge de travail conséquente, et il ressentait le besoin de changer d’air ; de se challenger aussi. La première étape est alors la collaboration à partir de 2015 avec Quentin Bigot, lanceur de marteau, première sortie hors du sprint. Le seconde c’est le départ en Chine l’année suivante après les JO.

Il aurait pu ne pas partir de France, puisque dès 2015 il avait une proposition du club de Metz où il est aujourd’hui salarié. Mais contacté par ALTIS, la perspective d’une aventure à l’étranger le tente, notamment car il estime être arrivé à un moment charnière de sa carrière. Censé d’abord partir aux USA pour ALTIS, il est finalement nommé Head Coach à Shanghai, où il s’occupe d’un groupe de sprinteurs et réalise des analyses biomécaniques d’autres athlètes chinois qu’il n’entrainait pas lui-même. Pour ALTIS, il contribue également à des « Foundation Courses« , programmes sportifs certifiés par des instances américaines (travail qu’il poursuit encore aujourd’hui). Son poste à Shanghai, c’est aussi une « proposition qu’on ne peut pas refuser », en terme de prestige et en terme financier, Pierre-Jean Vazel étant alors au RSA depuis 10 ans et n’étant rémunéré que pour certaines piges, puisqu’il existe une tradition française de l’entraineur bénévole. Mais surtout, il sent qu’il ne progresse plus en tant que coach : partir, c’est se remettre en question, avec ALTIS il signe un choix ambitieux vu la tâche qui l’attend.

Son année chinoise est alors pour lui une « année initiatique ». Son besoin de « se retrouver » est pleinement assouvi puisqu’il vit une « solitude forcée », arrivé seul, connaissant personne, ne parlant pas chinois, au sein d’une bulle destiné à l’entrainement et à la performance. La solitude, il l’a connait pourtant bien, puisque petit il était assez solitaire, et qu’ensuite c’est le lot d’un entraineur d’athlétisme (à l’inverse d’un entraineur au sein d’un staff technique d’une équipe de sport collectif par exemple) : à ses débuts de coach, lors d’une conférence, un journaliste du Monde spécialiste du basket l’invite à se joindre aux autres invités en arguant que la solitude il va la côtoyer toute sa carrière. Il avait raison. Heureusement, Pierre-Jean Vazel a des mentors qu’il n’hésite pas à questionner lorsqu’il s’interroge sur sa pratique. Depuis 10 ans on l’a dit, il assumait son statut et ses capacité, mais la Chine c’est un autre contexte, une autre mission, une autre étape. Il débarque avec un simple sac de voyage pour un mois, de fin août à décembre il est persuadé qu’il va être renvoyé d’un jour à l’autre. Pourtant, son aventure se passe bien, et ce dès le début. A son arrivée, on lui demande de faire ses preuves rapidement, avec une athlète prioritaire à sa charge qui doit remporter une médaille au championnat de Chine trois semaines plus tard, ce qu’elle obtint. Bien sûr, cette tâche est avant tout un test, visant à voir ce que l’entraineur « a dans le ventre », d’autant qu’en seulement trois semaines son apport est forcément très relatif. Néanmoins, ce premier succès lui offre une année « facile ». Fin 2017, Pierre-Jean Vazel participe aux Jeux Nationaux Chinois, évènement monumental mais sa décision étant prise juste avant. Seul Quentin Bigot était dans la confidence. D’une part, une seconde année « à distance » avec Quentin Bigot n’étant pas souhaitable. D’autre part, et malgré le fait que tout se passe bien, il n’y avait pas en Chine de perspectives sportives très intéressantes pour lui après les Jeux Nationaux. De plus, les athlètes prioritaires étant sur le déclin ou partant à la retraite, il aurait dû constituer un groupe en « piochant » parmi les athlètes d’autres entraineurs.

Ainsi, il choisit de rentrer en France, mais cette décision fut très difficile. Attaches personnelles nouées sur place, salaire, conditions de vie (à son retour en France il ne savait « plus faire à manger, plus faire les courses », tant il était dans un cocon consacré aux conditions de travail – ce qui lui a permis de progresser dans sa pratique) : quitter ce qui fut une réussite personnelle et professionnel a été dur. Pierre-Jean Vazel accepte la proposition du club d’athlétisme Metz Métropole et peut se focaliser sur Quentin Bigot. Entrainer un lanceur de marteau ou un sprinteur ça ne change rien pour lui, et d’ailleurs il n’a pas envisagé l’objet ainsi, en s’interrogeant sur ses aptitudes à réussir ce passage. Une seule chose en tête : « il faut bosser ». Comme à chaque nouvel athlète, sprinteur ou pas : « il faut bosser ». Il faut apprendre à connaitre la personne, voir comment l’athlète réagit aux séances et surtout toujours continuer à apprendre sur la discipline. Sur le marteau, il a complété sa documentation et ses connaissances, idem pour le lancer de disque puisqu’il suit depuis peu un jeune lanceur de disque de Metz Métropole (Alexandre Piccin), et il continue toujours d’enrichir ses connaissances sur le sprint. C’est pour Pierre-Jean Vazel un véritable plaisir que ce travail de recherche et de documentation, de plonger dans des archives pour découvrir des styles, l’évolution des morphologies, des entrainements. Il « adore chercher de nouveaux exercices qui conviennent à la discipline mais surtout à l’athlète ». Il n’entraine pas seulement un sprinteur ou un lanceur de marteau, mais un athlète singulier, avec sa personnalité, sa morphologie. Ainsi, sur le principe il pourrait très bien entrainer un athlète issu d’une autre discipline de l’athlétisme voir d’un autre sport ; s’il reconnait une forme d’insouciance sur ce point, elle est permise car à la base de tout se trouve : le travail.

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« Ma plus belle rencontre en Chine. Tout le monde a déjà croisé la minuscule silhouette élégante et excentrique de Madame Wang, 86 printemps, puisqu’elle se déplace – en solo et en train – à tous les championnats du pays (…) « 

INSOUCIANT ET AUDACIEUX

Le travail non pas comme objectif mais bien comme moyen ; ses choix sont toujours animés par la volonté de progresser, d’apprendre, de s’améliorer dans un domaine qu’il ne maitrise pas dont le coaching : la marge de progression est motrice. Ses premiers articles pour l’IAAF en anglais, il accepte de les écrire alors qu’il a à peine eu la moyenne en anglais au bac. Un dictionnaire à la main et une révision par une amie bilingue lui mettront ainsi le pied à l’étrier. Des années plus tard, c’est Libération qui lui propose de tenir une chronique quotidienne durant les Championnats du Monde ; alors qu’il n’a paradoxalement jamais écrit en français il fonce. Quand on lui propose de délivrer des cours de biomécanique à des L3 il y va aussi ; ce fut d’ailleurs très formateur pour lui, préparer son cours de A à Z (au lieu de récupérer celui d’un prédécesseur) lui a appris beaucoup de choses et l’a aidé à structurer son esprit. De cette expérience il conserve encore aujourd’hui des méthodes d’analyses, et l’inscription culturelle de la biomécanique a nourrit plusieurs articles par la suite. « J’accepte des choses que je ne devrais pas accepter » dit-il même en riant. Mais encore une fois, il peut se le permettre parce qu’il travaille avec rigueur. Cela n’est pas incompatible avec les doutes. Il y a toujours des doutes, lorsqu’il y a des mauvais résultats ou des blessures. Mais il ne faut pas refuser des propositions parce qu’il se donne les moyens par le travail de les réaliser avec succès.

Cette audace de sortir de sa zone de confort, voir d’aller dans des champs différents, se retrouve également dans sa pratique d’entraineur. Un point qui – comme doivent l’imaginer ceux qui me connaissent – m’a beaucoup intéressé est que malgré la riche matière en athlétisme (surtout pour quelqu’un comme lui qui s’intéresse à l’histoire du sport et son évolution dans le temps) Pierre-Jean Vazel n’hésite pas à s’inspirer d’autres sports. Par exemple, à ses débuts d’entraineurs, ce qui existait en plans de musculation pour le sprint ne lui convenait pas, il est alors allé puiser dans ce qui se faisait chez les lanceurs, les sauteurs en hauteurs, en haltérophilie, en patinage de vitesse, en natation (son sport favori de jeunesse avec l’athlétisme) et surtout dans le cyclisme sur piste (qui est une grande source d’inspiration pour la préparation physique mais aussi pour la biomécanique). Un dénominateur commun est qu’il s’agit de disciplines où il est facile d’objectiver la performance, là où la gymnastique est plus compliquée à appréhender par exemple. Il y a une dizaine d’années, il a été approché pour être préparateur physique d’une équipe de football, mais les circonstances ont fait qu’il n’a pas donné suite. Pierre-Jean Vazel a aussi reçu des propositions extravagantes, comme prédire la bourse : au delà du fait que ça ne l’intéressait pas du tout de travailler dans le milieu de la finance, il a du expliquer que sa sensibilité et sa mémoire des chiffres n’étaient pas une sorte de super-pouvoir lui permettant de prédire les cours de la bourse. Il ne s’agit pas d’accepter tout et n’importe quoi.

PROFESSIONNALISATION

Sur la « noblesse » à être entraineur bénévole (son cas jusqu’à ALTIS et maintenant Metz Métropole), tradition entretenu par le milieu, un « dû » réservé aux athlètes licenciés, Pierre-Jean Vazel n’a pas d’explication. Son rapport au monde professionnel est en plus singulier, puisqu’il a eu sa première expérience dans un cadre spécifique, à l’étranger, avec un salaire « qui n’existe pas en France ». Mais la pression associée (crainte d’être renvoyé, attente suite à un investissement sur soi) est compensée par moins d’angoisse sur la position sociale.

Il s’est en effet rendu compte que « le fait d’être payé valorise les gens ». Alors qu’il n’a jamais été porté sur l’argent, il a tout de même vu changer le regard des gens sur lui. Dix ans au RSA lui ont démontré le mépris social existant. Le savoir est une chose, le vivre en est une autre. C’est d’ailleurs un des éléments qui alimente l’incompréhension de certains autour de son choix de quitter la Chine (alors qu’y aller était déjà incompris parfois), puisqu’il a renoncé à une importante rémunération. Pourtant, il est serein sur cette question ; d’une part parce que l’argent n’a jamais été une priorité (en 2009 il avait refusé un contrat, il en a refusé un autre cette année qui ne lui convenait pas), d’autre part parce qu’il sait que s’il était dans le besoin il pourrait effectuer un gros contrat n’importe où dans le monde. A ses débuts comme aujourd’hui sa motivation est d’être sur le terrain, d’apprendre, d’être aux côtés d’athlètes qui le passionne, et non d’être dans une cage dorée. Le besoin de « terrain » est l’une des raisons expliquant qu’il n’est pas intéressé par le relai, alors que la coordination et le rythme y sont prépondérantes ; en effet, entrainer du relai, c’est avoir des séances ponctuelles au cours de la saison, pas forcément avec tous les membres, gérer les calendriers et requêtes de chacun. Pierre-Jean Vazel ne conçoit pas sa vie autrement que comme un chemin initiatique, une quête de progression, d’apprentissage, et de performances. C’est dans cette optique qu’il est parti en Chine, ça l’a « remis sur les rails », il a appris qu’il pouvait travailler en équipe, qu’il pouvait s’améliorer dans de nombreux domaines. Le milieu ultra compétitif et l’impératif de rendre des comptes régulièrement était aussi un environnement particulier, presque inconnu en France, auquel il faut ajouter le contexte culturel chinois radicalement différent.

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« It’s been a long way for female athletics since the 2nd edition (1952) which only dedicated 17 out of 217 pages to it. ATFS Annual was male only for almost a decade and finally restored women’s results in 1979 »

STATISTIQUES

Il m’intéressait d’aborder la question de la data et des statistiques avec Pierre-Jean Vazel puisque les chiffres sont toujours présent mais sans la dimension de calcul. Il fait partie de l’ATFS (Association of Track and Field Statisticians) où ils ne font « pas de mathématiques mais des compilations de chiffres, et un travail historique sur les résultats ». Pour la data, il n’y a pas du tout en athlétisme une utilisation similaire à ce qui peut être fait dans le football par exemple. Il émet l’hypothèse que l’athlétisme étant déjà un champ très chiffré, la data n’a pas réussi à le pénétrer, à l’inverse du football où « il y avait la place pour que la data l’envahisse ». En athlétisme les chiffres existants se suffisent à eux-mêmes en quelque sorte (telles que les mesures chronométriques par exemple, de plus en plus précises). Pourtant il y a de quoi faire. Les Soviétiques et Allemands de l’Est ont réalisé beaucoup de travaux autour des statistiques, tout devait être justifié par les mathématiques et la science d’une manière plus générale. Pierre-Jean Vazel s’inspire de ces travaux, notamment par rapport aux temps de passage, aux vitesses, mais « cela reste assez basique et ne demande pas de compétences en statistiques ».

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Graphique d’entrainement est-allemand

Je n’ai alors pas manqué d’évoquer avec lui l’entraineur ukrainien de football Valeri Lobanoski, qui tient une place de choix dans ma footballophilie, avant-gardiste, entre autres pionnier des statistiques dans le football (abordé ici sur le blog mais pour lequel je vous renvoi au chapitre dédié dans l’ouvrage Les entraineurs révolutionnaires des Cahiers du Football). Il ne fut pas étonné, les Soviétiques après la Seconde Guerre Mondiale et avec leur entrée dans le mouvement olympique en 1951 ont commencé à organiser tous leurs sports autour d’une approche scientifique, de même que pour la conquête spatiale ou l’agriculture : « tout devait procéder de la science ». Pierre-Jean Vazel voit là le prolongement de la philosophie d’Engels, où puisqu’on est dans un monde matérialiste tout peut être mesuré, quantifié, justifié par la science, qu’il s’agit du sens de l’histoire. La science du sport soviétique repose ainsi sur une idéologie philosophique et politique (elle même devant procéder de la science dans ce monde matérialiste). Sur ce sujet, je vous invite à lire son article intitulé « L’entrainement sportif est-il un sujet de philo ?« , passionnant notamment sur la périodisation, et je lui ai expliqué la place qu’Edgar Morin avait pour plusieurs entraineurs de football dont Jardim.

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Aucun rapport avec PJ Vazel, mais voici deux athlètes intéressants pour interroger le genre : je vous laisse deviner qui se trouve ici à côté de Nadia Comaneci

QUESTIONS DE GENRE

Autre thème que je souhaitait aborder avec Pierre-Jean Vazel, celui du genre, puisque c’est l’objet de nos premières discussions (j’étais alors dans la rédaction d’un mémoire sur le genre et le sport), et qu’il traite régulièrement de ces questions dans son blog sur le site du Monde. Ce thème l’a toujours intéressé, et il est d’ailleurs plus passionné par le sport féminin que par le sport masculin. Quand on s’intéresse à l’histoire du sport féminin, on est nécessairement confronté à la problématique de la catégorisation hommes/femmes, il a donc été sensible à ces questions qui sont réapparus sur le devant de la scène (du moins, au yeux du grand public) avec Caster Semenya. Pierre-Jean Vazel avait été choqué la première fois qu’il a vu la jeune femme d’à peine 18 ans se faire siffler et huer par tout un stade, lors des Championnats du Monde de Berlin en 2009. La position des médias a d’ailleurs toujours été ambivalente. Plutôt « contre » elle, ils l’ont applaudis en zone mixte après la finale, avant de continuer à écrire des articles pour le moins « peu sensibles » les années suivantes, même si on assiste depuis deux ans à un progressif retournement d’opinion en la faveur de Semenya. Il faut dire qu’en la matière, les instances sportives défendent très mal leur cas, plaident une « non-chasse aux sorcières », ce qui engendre inévitablement la qualification de leur cabale envers elle en chasse aux sorcières.

Cependant il y a encore du travail sur ces sujets. Le 18 juin dernier, à l’annonce de Semenya d’aller devant le Tribunal Arbitral du Sport, le journal l’Equipe titrait « Intersexualité : Semenya saisit le TAS », illustrant bien l’incompréhension générale puisqu’elle ne s’est jamais définit comme intersexe. Titrer ainsi l’article est alors inapproprié et ce n’est pas le sujet, sachant que l’IAAF a fourni une notice d’explication d’une vingtaine de page où est écrit clairement qu’il n’y a « pas de remise en cause du sexe et du genre de ses athlètes ». Ainsi, Semenya et les autres athlètes affecté par la nouvelle réglementation sur le taux de testostérone ne doivent pas être considérées autrement que comme des femmes. « Il ne s’agit pas d’une intersexe souhaitant concourir chez les femmes, mais d’une femme voulait concourir chez les femmes ». Cette tritraille contribue alors à l’élaboration d’un cadre inapproprié. Par exemple, certains voyaient dans la décision du TAS pour Dutee Chand une victoire d’un « lobby ultra libéral américain droit-de-l’hommiste » alors que le Tribunal demandait simplement l’apport de preuves scientifiques d’un prétendu avantage significatif provenant d’un taux de testostérone supérieur à 10 nanomoles (seuil baissé à 5 maintenant, sans raison valable). Cet avantage qui justifierait l’exclusion de la catégorie femme est même chiffré, il est de 10% (on est donc sur une base scientifique éloignée d’un pseudo « lobby LGBTQ américano-canadien »). De fait, contrairement à ce qu’insinuent ses détracteurs, la demande de Chand n’a rien d’un fantasme droit-de-l’hommiste mais repose sur des éléments scientifique (de sciences durs, mettant en plus à mal deux qui méprisent les sciences humaines). A ce jour, un avantage significatif provenant du taux de testostérone et légitimant une exclusion de la catégorie dames, n’a toujours pas été prouvé scientifiquement. C’est un sujet que j’aborderai sans doute à nouveau à l’avenir sur le blog, plus spécifiquement.

LES FOOTBALLEURS ET LE SPRINT

Pour terminer, je n’ai pu m’empêcher de parler de football. Je ferai sûrement un billet sur Cristiano Ronaldo et son physique une autre fois, mais avec Pierre-Jean Vazel on a abordé le sujet de la vitesse des joueurs, dont Ronaldo est souvent l’objet ou plus récemment Mbappe prétendument « flashé » (terme employé en général dans les médias, sans évoquer une quelconque méthodologie de mesure) à 37 km/h. Ce sont des approximations un peu absurdes. Il est déjà extrêmement difficile d’obtenir de mesurer précisément la vitesse maximale pour les sprinteurs de 100m (donc sur piste, en ligne droite), avec une technologie adaptée (lasers, vidéos), alors une course d’un joueur de football sur le terrain… Lorsqu’on coure, on accélère et décélère en continu, selon qu’on soit en contact avec le sol ou non, pour Bolt cela peut faire varier sa vitesse de 11 m/s à 13 m/s. Dans un article, Pierre-Jean Vazel rappelait la nécessité d’une « harmonisation des méthodologies est impérative pour que les statistiques publiées soient crédibles et surtout utiles ».

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On a aussi parlé de Liu Xiang, de Marie-Jo Pérec, des entraineurs John Smith et Stephen Francis, d’Enki Bilal même (un de mes artistes préférés). Pierre-Jean est un puits de savoir et de bienveillance, je le remercie infiniment pour sa disponibilité et j’espère que cet entretien vous plaira autant qu’il m’a passionné.

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