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Parce qu’il est parfois difficile d’expliquer la situation de Caster Semenya à des personnes étrangères à l’histoire du sport, éloignées du fonctionnement des instances sportives ou peu sensibles à ce qu’on peut appeler communément les « questions de genre », je vous propose une synthèse pour y voir clair. Je ne vais pas rédiger un long texte descriptif, mais essayer de mettre en lumière les points principaux pour comprendre ce débat complexe où beaucoup de malentendus et de préjugés persistent.

Réglementations

1. Au cours du XXème siècle l’athlétisme a mis en place différents « tests de féminité », mais se confrontant toujours a des problèmes de cohérence avec les objectifs annoncés, des problèmes de fiabilité et d’éthique. En 2009, lorsque le grand public découvre Caster Semenya à Berlin, elle est soumise à des tests de féminité (dont les détails sont couverts par le secret médical) avant d’être finalement autorisée à concourir tant qu’elle présente un taux de testostérone inférieur à celui imposé : Caster Semenya est une femme, mais son hyperandrogénie pose problème aux instances dirigeantes.

2. En 2018 l’IAAF (la fédération internationale d’athlétisme) et le Comité Olympique International ont décidé de baisser le taux toléré de testostérone pour la participation aux ccompétitions féminines à 5 nmol/L au lieu de la limite de 10 nmol/L fixée en 2011 (correspondant à la limite inférieure chez les hommes, en dessous de laquelle les sportifs peuvent obtenir une autorisation d’usage thérapeutique pour artificiellement augmenter leur testostérone). Au cœur de ces questions, se trouve les femmes DSD – avec des Différences de Développement Sexuel – considérées par les instances sportives comme ayant trop de testostérone, ce qui serait selon l’IAAF un avantage déloyal sur les autres concurrentes.

3. La réglementation de 2011 ne reposait sur aucune base scientifique. Pendant l’étude du cas de l’indienne Dutee Chand en 2015, le TAS a donné deux ans à l’IAAF pour apporter des preuves justifiant ses mesures. En 2017 les médecins de l’IAAF publient leur étude : à partir de l’analyse de résultats des championnats du Monde d’athlétisme de 2011 et 2013 afin de comparer les performances des sportives à partir de leur taux de testostérone, ils ont fait le constat d’un écart significatif au lancer marteau et au saut à la perche. Les médecins justifient ce résultat en arguant que la testostérone permet d’être plus agile et adroit. Or, il y a aussi une corrélation sur les épreuves du 400m et du 800m, mais pas sur des disciplines de force comme le sprint ou le lancer de poids. De plus, l’adresse n’est pas une capacité mobilisée sur du 400m ou du 800m, et cette étude inclut forcément des athlètes dopées (notamment des Russes qui étaient particulièrement performantes sur ces distances). Mais la réglementation de l’IAAF concerne les courses du 400m au 800m, exclut le marteau et la perche mais inclut le 1500m : c’est à la fois un manque de cohérence criant et un ciblage des épreuves où s’alignent la sud-africaine Caster Semenya.

4. La prescription de traitements pour réguler la production d’hormones consiste à ne plus seulement exercer une pression à incarner les normes de genre mais à littéralement les incorporer. D’après la chercheuse Elsa Dorlin « Le corps genré est bel et bien construit, voire reconstruit, toujours dans le même objectif de maintenir la bicatégorisation sexuée. Les traitements préconisés par le règlement de l’IAAF visent en effet à fixer une « vraie nature féminine » et, au final, à produire un corps répondant à sa définition normative ». Il y a une injonction paradoxale à vouloir modifier artificiellement le corps naturel de Caster Semenya.

5. Le 1er mai 2019, le Tribunal Arbitral du Sport a rejeté le recours de la championne sud-africaine contre l’ IAAF : pour concourir à des compétitions dans la catégorie femme sur les épreuves concernées (courses du 400m au 1500m) elle doit modifier artificiellement son taux de testostérone. Les instances sportives estiment leur décision comme « discriminante » mais « nécessaire ».

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Le mythe de la testostérone

6. La testostérone n’est pas une hormone « masculine ». Un fort taux de testostérone n’induit pas nécessairement une forte influence de l’hormone puisque cela dépend aussi des récepteurs ; il y a des cas d’insensibilité complète à la testostérone. De plus, il n’y a pas de consensus dans les études scientifiques sur les bénéfices engendrés par la testostérone dans les performances sportives.

7. Katrina Karkazis, anthropologue au Centre d’éthique biomédicale de l’université Stanford, autrice d’un livre sur la testostérone à paraitre en octobre à Harvard University Press déconstruit les préjugés sur le sujet : The problem with trying to flatten athleticism into a single dimension is illustrated especially well by a 2004 study published in The Journal of Sports Sciences. The study analyzed testosterone and different types of strength among men who were elite amateur weight lifters and cyclists or physically fit non-athletes. Weight lifters had higher testosterone than cyclists and showed more explosive strength. But the cyclists, who had lower testosterone than both other groups, scored much higher than the others on “maximal workload,” an endurance type of strength. Across the three groups, there was no relationship between testosterone and explosive strength, and a negative relationship between testosterone and maximal workload. (…) These complexities hold in track and field events, too. Even the International Association of Athletics Federations’ own analysis of testosterone and performance, involving more than 1,100 women competing in track and field events, shows that for six of the 11 running events, women with lower testosterone actually did better than those with higher levels.

9. La raison avancée, c’est à dire la supériorité physique, est finalement problématique. D’une part, les dispositions chromosomiques et génétiques n’apportent pas nécessairement d’avantage sportif, et d’autre part si c’était le cas cela relèverait d’un avantage naturel (et non d’un acte délibéré tel que le dopage) comme peut l’être un rythme cardiaque lent, ou une rapide élimination d’acide lactique par exemple (comme Michael Phelps). Pourquoi alors exclure des personnes sur la base de leur avantage naturel puisque le sport est organisé sur la célébration du meilleur athlète, celui qui surpasse les autres : y a-t-il une bonne et une mauvaise domination physique et sportive ? Les inégalités naturelles n’ont pas toutes la même légitimité ? Un taux singulier de globules rouges ou de fibres musculaires est-il plus légitime qu’un taux particulier de testostérone ? La taille des individus ne représente-elle pas un avantage sportif dans plusieurs sport ?

10. La testostérone se retrouve être le cœur des débats alors qu’elle n’a rien d’une hormone magique. Les athlètes dopées de la RDA avaient des performances augmentées de près de 10%, soit l’écart standard entre les performances des hommes et des femmes dans les courses de pistes. Le TAS a ainsi demandé à l’IAAF de prouver une corrélation entre le taux testostérone et un avantage de 10% : les experts médicaux ont alors réalisé une étude sur des athlètes qui ont accepté de se faire opérer avec la promesse de rester compétitives (ce qui n’a pas été tenu car cela a engendré une dégénérescence de leur métabolisme entier), et le résultat obtenu était bien inférieur au 10% recherchés. Des athlètes ont donc été opérées sans besoin médical avec des conséquences importantes sur leur santé notamment sur leur fertilité, afin de se conformer à un système normatif instauré par des fédérations sportives. Le 3 mai, L’Association Médicale Mondiale a soutenu Semenya et les autres athlètes concernées par la réglementation, mettant en lumière les problèmes éthiques et de santé et demandant sa suppression.

11. En effet, il y a une problématique de bio-éthique fondamentale. Katrina Karkazis s’insurge de ces propositions d’interventions chirurgicales par le champ sportif inutile d’un point de vue médical. Dans le cas d’une modification artificielle des taux hormonaux, il y a aussi des effets lourds sur la santé des sportives. Ce-dernier point est éloquent quand on sait que les sportifs hommes souffrant d’hypogonadisme (c’est à dire une déficience en hormones sexuelles) bénéficient d’une autorisation d’usage à des fins thérapeutiques (AUT) de prise de testostérone pour prévenir un risque sur leur santé, accordée par l’Agence Mondiale Antidopage (AMA). Les AUT sont également prescrites aux athlètes femmes devenus hommes, mais proscrites pour ceux ayant fait une transition homme vers femme, dont le corps biologique a pourtant les mêmes besoins hormonaux pour ne pas subir les symptômes nocifs que veut prévenir l’AMA. C’est le cas de l’ancienne cycliste Kristen Worley, qui lutte sur le plan judiciaire contre ces mesures dangereuses.

L’éthique sportive

12. Le directeur de l’IAAF, Sebastian Coe, motive ces mesures par la crainte de la mort du sport féminin : « CAS has decided that discrimination against a minority is required for the protection of the majority. The idea is that if women with DSD are allowed to compete as they are in the women’s category, women’s sport will die. The head of the IAAF, Lord Sebastian Coe, recently stated, “The reason we have gender classification is because if you didn’t then no woman would ever win another title or another medal or break another record in our sport.” » Pourtant, l’hégémonie d’un athlète masculin sur sa discipline n’a jamais été problématique, au contraire. On voit bien encore une fois que Caster Semenya est ciblée personnellement par ces mesures.

13. Dans sa synthèse issue de sa décision du 1er mai, le TAS déclare : « The Panel also stresses that while much of the argument in this proceeding has centred around the “fairness” of permitting Ms. Semenya to compete against other female athletes, there can be no suggestion that Ms. Semenya (or any other female athletes in the same position as Ms. Semenya) hasdone anything wrong. This is not a case about cheating or wrongdoing of any sort. Ms. Semenya is not accusedof breaching any rule. Her participation and success in elite female athletics is entirely beyond reproachand she has done nothing whatsoever to warrant any personal criticism ». Semenya doit donc être exclue pour ce qu’elle est et non ce qu’elle a fait, ce qui est absurde du point de vue de l’éthique sportive, d’autant que dans le même temps la lutte antidopage est un échec considérable.

14. Enfin, des chercheurs pointent également la dimension intersectionnelle de ces affaires : au delà de Caster Semenya, noire et homosexuelle, on constate que les différentes athlètes concernées ces dernières années sont principalement issues de l’Afrique ou de l’Asie, de « petits pays » du point de vue sportif à l’influence politique moindre.

Pour aller plus loin :

https://www.lemonde.fr/sport/article/2019/05/01/athletes-hyperandrogynes-le-tribunal-arbitral-rejette-le-recours-de-caster-semenya-contre-l-iaaf_5457034_3242.html

https://www.lemonde.fr/sport-et-societe/article/2018/04/26/hyperandrogynie-le-nouveau-reglement-releve-d-un-controle-scandaleux-du-corps-des-femmes_5291059_1616888.html

https://www.lemonde.fr/jeux-olympiques-rio-2016/article/2016/08/19/mauvais-genre_4984775_4910444.html

https://www.theguardian.com/commentisfree/2019/mar/06/testosterone-biological-sex-sports-bodies

http://philippe-liotard.blogspot.com/2019/05/caster-semenya-etre-et-ne-pas-etre.html

The Ticket on the Semenya Case

Pielke Comments on Semenya/ASA vs. IAAF

https://www.tas-cas.org/fileadmin/user_upload/CAS_Executive_Summary__5794_.pdf

 

 

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