Ceux qui me suivent depuis longtemps sur Twitter savent que l’interdisciplinarité est un de mes sujets de prédilection (cf les #interdisciplinarité et #transdisciplinarité). Par interdisciplinarité, j’entends au sens large toute manifestation d’un sport ou d’une pratique sportive au sein d’une autre. Cela peut revêtir différentes formes, on va s’intéresser autant à l’emprunt de méthodes d’entrainements, de termes spécifiques, l’inspiration de règles d’un sport pour un autre, les expériences multiples de sportifs, les références entre sportifs, etc. Enfin, on peut aussi étendre notre sujet à l’apport de disciplines non-sportives.

Pour ce premier numéro, on va s’intéresser aux joueurs de football américain ayant pratiqué un autre sport, souvent l’athlétisme (notamment le sprint), mais également la lutte ou encore le baseball. C’est l’occasion d’ériger Bob Hayes en icône de l’interdisciplinarité ; si on devait remettre un trophée de l’interdisciplinarité il pourrait porter son nom. Immense champion d’athlétisme et de football américain, vainqueur de l’or olympique (JO de 1964 sur 100m et 4x100m) et d’un Super Bowl (1972) ; recordman mondial sur sa discipline et membre du Hall of Fame, il est un cas singulier d’un double succès aussi grand.

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Bullet Bob

On peut aussi évoquer deux joueurs des 49ers de San Francisco vainqueur du Super Bowl de 1984. D’abord, Michael Carter qui fut médaille d’argent de lancer de poids aux JO la même année (et remportera deux autres SB avec les 49ers en 89 et 90). Ensuite, Renaldo Nehemiah qui a été le premier homme a descendre sous les 13″ au 110mH en 1981, intègre la NFL à partir de 82 alors qu’il ne jouait pas en NCAA ; il n’a pas eu un grand succès et arrête après trois saison pour revenir à l’athlétisme. Un cas récent qui aurait pu être marquant est celui de Justin Gatlin (dont le manager n’est autre que Nehemiah) qui pendant sa suspension pour dopage a voulu intégrer la NFL en 2006-2007, sans succès. Intéressons nous aux athlètes qui durant leur parcours sportifs pratiquent conjointement les deux sports.

Aux Etats-Unis, le système scolaire et sportif pousse à la pratique d’au moins un sport, avec des aménagements adaptés. Pratiquer un second sport augmente les chances de décrocher une bourse, essentiel dans le système universitaire américain, mais est également utile aux performances sportives. L’association la plus fréquente avec le football américain est le « track and field », selon son appellation américaine, devant le basketball.

Le cas récent le plus connu est Devon Allen, qui jouait receveur chez les Ducks de l’université de l’Oregon en NCAA tout en étant un hurdler de haut niveau. En 2016 il termine 5ème des JO de Rio, mais après l’université, il décide de passer pro en athlétisme et d’abandonner la football. Les athlètes qui ont eu de la réussite dans les deux sports au niveau professionnel sont plutôt issus des années 80 et 90. Parmi les cas récents de double carrière professionnelle on a Marquise Goodwin, avec un beau palmarès national et qui a participé aux JO de 2012 au saut en longueur. Il évolue depuis 2017 aux 49ers de San Francisco en NFL en tant que WR après 4 saisons aux Buffalo Bills qui l’ont drafté en 2013. En effet, après ses années universitaires (2009-2012) sous les couleurs des Texas Longhorns en football et en athlétisme avec de beaux succès, il a opté pour une carrière en NFL. Cependant, en 2015 il reprend le saut en longueur : dès 2016, il améliore son record, prend la médaille de bronze aux championnat américain en salle, et remporte le meeting de Birmingham de la Diamond League. Malheureusement il ne parvint pas à se qualifier pour les JO 2016. Il met alors à nouveau l’athlétisme au placard pour se concentrer sur le football américain, mais a déclaré le mois dernier son intention de disputer (et remporter) les JO 2020.

De nombreux joueurs de NFL ont un passé de sprinter ou de hurdler (et parfois même d’autres disciplines), y compris des quaterbacks. La plupart des joueurs draftés ont aussi fait de l’athlétisme, principalement au lycée, le passage à l’université engendrant souvent une spécialisation pour le foot US. Au delà de la proximité dans les disciplines au niveau athlétique, ceci s’explique aussi par le calendrier universitaire. En effet, il est bien plus aisé de combiner l’athlétisme avec le football qu’avec le basketball par exemple, puisque les saisons universitaires ne se chevauchent pas. De plus, comme le souligne le grand sociologue du sport américain Jay Coakley, la spécialisation chez l’enfant est souvent contre-productive : le jeune athlète a intérêt à pratiquer différentes disciplines pour son développement.

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En 2015, 83% (62/74) des recrues aux universités d’Alabama, Ohio State, et Notre Dame étaient mulit-sports au lycée.

Dès lors, il n’est pas surprenant de voir des first picks avec un passé multi-sports. A la draft 2018, 29/32 ont fait plusieurs sports au lycée (track and field (22), basketball (17), baseball (4), lacrosse (1)), dont les QB Josh Allen et Baker Mayfield (1st pick). Ce-dernier a arrêté le baseball après le lycée pour le football, résultat : premier joueur non boursier à remporter le Trophée Heisman et recordman de TD à la passe pour un rookie à la NFL. L’année d’avant à la draft 2017, 30 des 32ers choix faisaient plusieurs sports au lycée dont 19 de l’athlétisme tel que le 1st pick Myles Garrett. Celui-ci, comme 13 autres joueurs, faisait même trois sports ! La répartition des sports est semblable à celle de 2018, 22 pour le track and field, 19 pour le basket, 2 pour le baseball (dont le QB Patrick Mahomes, MVP 2018 de la NFL).

Si on évoque le baseball, outre Bo Jackson, on doit parler de Deion « Prime Time » Sanders ! Seul athlète à avoir participé au Super Bowl et aux World Series, à avoir frappé un home run et marqué un touchdown la même semaine, le fantasque cornerback et returner a mené conjointement une grande carrière en NFL et en MLB dans la durée. Depuis son départ de Florida State en 1989 (où il a déjà fait des compétitions de sprint le même jour qu’un match de baseball) il a pratiqué les deux disciplines avec succès, notamment le football où il fut l’un des meilleurs défenseurs contre la passe et fut intronisé au Hall of Fame.

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Deion Sanders

Autre athlète complet issu de Florida State University, Charlie Ward remporte de Heisman comme QB en 1993 mais ne fit carrière qu’en NBA ! Il avait déclaré accepter de rejoindre la NFL s’il était drafté au 1er tour, cependant les équipes avaient des réserves sur le fait de recruter un joueur qui pourrait arrêter ce sport pour se consacrer à l’autre. Finalement, il devient le seul vainqueur du trophée Heisman à évoluer en NBA, meneur notamment pour les Knicks pendant près de 10 saisons. Néanmoins, il n’aura pas été un grand joueur de basket. Puisqu’on parle des parquets, mentionnons tout de même la légende vivante Lebron James qui était receveur dans ses jeunes années avant d’arrêter le football après une blessure et de se concentrer sur le basket.


« I would have all my offensive linemen wrestle if I could. »

John Madden – Hall of Fame NFL Coach

Cependant, d’autres sports plus confidentiels sont utiles pour des joueurs de football américain. Le Head Coach des Minnesota Vikings, Mike Zimmer (lui même ancien lutteur) a souligné l’apport de la lutte pour les joueurs de lignes offensive et défensive. Selon lui, un passé de wrestler confère d’excellentes capacités sur le placement des mains – fondamental à ces postes – l’équilibre, le stance et le travail des hanches. Jamaal Stephenson, director of scouting des Vikings : « Immediately in my mind, [when I hear a player was a wrestler,] I think, ‘This guy has incredible toughness and balance' ».

C’est dans cette perspective que les Vikings ont drafté en 2017 l’offensive lineman Patrick Elflein qui a un beau passé de lutteur, et ont signé l’expérimenté Riley Reiff qui avant de devenir un solide OL de NFL a été trois fois champion national en lutte avec un bilan de 121-1 (et concourrait régulièrement sur les concours de lancer en athlétisme).  Ils ont alors 4 anciens lutteurs dans leur roster ; en tout, 18 équipes de NFL ont au moins un ancien lutteur parmi leur effectif dont 7 pour les seuls Pittsburgh Steelers. Pour Zimmer, on ne fait pas de la lutte pour la gloire ou le prestige comme ça peut être le cas dans le football ou le basketball ; on fait de la lutte pour être le meilleur, ça requiert une grande discipline et un solide mental. Ces dernières années on a eu les cas de Crockett Gillmore qui pratiquait avec succès 4 sports au lycée dont la lutte qui selon lui est la discipline lui ayant permis d’atteindre la NFL. Stephen Wisniewski actuellement offensive line pour les Philadelphia Eagles (2nd tour de draft 2011 des Raiders) reconnait aussi l’apport qu’a eu la lutte dans son parcours.

Avant eux, de nombreux joueurs de NFL ont brillé sur les tapis, citons en quelques uns. En 1978, les Steelers remporte le Super Bowl, entrainés par Chuck Noll ancien lutteur. Dans l’équipe, Tony Dungy, qui devint en 2006 le premier Head Coach afro-américain à remporter le SB :

« As a football coach, when you have a wrestler, you know you’re getting someone above the norm in terms of leverage, strength, and mental toughness ».

Tim Krumrie, nose pour les Cincinnati Bengals pendant 12 saisons (reconverti ensuite coach de la defensive line) avec qui il participe au Super Bowl de 1989 était un excellent lutteur à l’université. Il estime que la lutte lui a beaucoup servi pour son poste :

« In wrestling, you are alone on the mat. Many times, I was alone against the center. I would play 60 plays a game in football. That’s like 60 starts to a wrestling match. Each play is a new start, a new match ».

L’offensive lineman Jeff Bostic a gagné 3 SB avec les Washington Redskins pour qui il a joué de 1980 à 93 : ancien lutteur au lycée, il devint coach de wrestling après sa carrière en NFL. Mark Schlereth a beau avoir évolué 12 saisons en NFL et gagné 3 Super Bowl, il estime que le plus grand défi sportif et physique qu’il a eu dans sa vie fut la lutte, le préparant pour une belle carrière dans le football :

« I was a tall gangly kid, so getting low wasn’t always easy for me. But when I started wrestling, I learned the importance of leverage. I learned body mechanics, how to get low and use that leverage to my advantage. Even when I was in the NFL, I was about 285 pounds and when I would go against a guy who was 335 pounds, I could get that leverage and just stone him at the line of scrimmage ».

On peut évoquer aussi Roddy White, qui contrairement aux autres cités était un receveur. Pratiquant quatre sports au lycée, il a dit que la lutte l’a aidé pour échapper à la pression des corners. Mentionnons également l’excellent linebacker Ray Lewis – deux fois vainqueur du SB avec les Ravens de Baltimore et membre du Hall of Fame – estime tenir son explosivité et sa qualité de placage de son passé de lutteur :

« Wrestling is still one of the reasons why I swivel my hips; it’s been everything for me. The principles that you learn in wrestling, none of that changes. It carries over, and if you stick to those things, the low man always wins. You always want to go low; you neverwant to walk up to an opponent standing up. Everything has to be engaged. You have to be locked and loaded ».

Autre grand linebacker, Tedy Bruschi (3 SB avec les New England Patriots) est un ancien lutteur, tout comme son coéquipier l’offensive lineman Stephen Neal. Son cas est éloquent puisqu’à l’université il était lutteur mais ne jouait pas du tout au football ! Doté d’un grand succès à l’université où il est plusieurs fois titrés, champion du monde 1999 dans sa catégorie, il abandonne la lutte après son échec aux qualifications olympiques pour les JO 2000, et tente alors l’aventure NFL avec le succès qu’on connait. Aujourd’hui, il est entraineur de lutte.

Stephen Neal face à un certain… Brock Lesnar !