Mauricio.Pochettino

La culture de l’instant à contre-pied

S’ils ne l’ont pas inventé, les réseaux sociaux ont certainement contribué au développement d’une culture de l’instant lorsqu’on juge une équipe de football. Un match ou une série de match bouleverse un discours sur le niveau d’un club, alors que c’est avant tout révélateur d’un état de forme circonscrit dans le temps. Le football, plus que tout autre sport, est imprédictible, un rien peut faire basculer une rencontre ou même une saison. Une défaite sur un « coup du sort » influe sur la perception de la performance globale d’un joueur. Une saillie d’un consultant avide de buzz peut teinter l’image qu’on se fait d’untel. Ainsi, comment analyser la réussite ou non d’un groupe, d’un entraineur, d’un club : avoir du recul n’est pas non plus adopter un relativisme tendant à l’aporie.

Quant on parle de culture de l’instant, il s’agit d’une expression péjorative désignant tout raisonnement fondé sur l’immédiateté et dont on remet en cause la rationalité ou la pertinence. On propose ici un nouveau concept, son pendant positif, constructif : la « mémoire vive », emprunt à l’informatique. Rapide, volatile, ce vecteur d’information a pourtant son utilité. Face à un match de football, notre regard et notre ressenti tient forcément de ce registre en premier lieu. Plutôt que de balayer d’un revers de la main « par principe » ce qui serait issu de cette position, essayons d’en tirer parti.

Question d’échelles

Si notre « mémoire vive » footballistique fait office d’un regard sur le « ici et maintenant », toute donnée doit être contextualisée. D’une part il y a un contexte local et un contexte global : un effectif, un club, un championnat. Toutes les compétitions, tous les joueurs ne sont pas jugés de la même manière ; les enjeux et attentes sont sensibles à l’environnement. L’échelle temporelle intervient aussi dans nos raisonnements : une défaite en fin de saison quand le classement est acté n’a pas la même valeur qu’une défaite dans un moment crucial. Un but qui ouvre le score n’a pas la même valeur qu’un but quand le match est plié. Un titre national n’a pas la même valeur lorsqu’il est une formalité pour son club que lorsqu’il est un succès historique. Une élimination en 1/8ème de LDC n’a pas le même poids selon le club, son parcours, ses attentes, mais aussi selon le contenu des matchs. Si la VAR décide autrement de la fin de City-Tottenham, que dit-on des saisons de chacun ? Si Gignac ne touche pas le poteau en 2016 après avoir mystifié Pepe, quel regard porte on sur lui et la campagne de l’EDF ?

Par extension, on a aussi le poids du budget, des dépenses. L’argent ne doit pas être occulté de la réalité du football, mais il ne faut pas tomber dans une dérive à tout voir par ce prisme. On n’entraine sans doute pas un petit club comme un gros : les pressions et enjeux sont différents, les joueurs aussi. Et il ne s’agit pas que d’une question de style de jeu : l’environnement de travail entier diffère.

Le poids d’un titre

Dans cet ordre d’idée, la valeur accordée aux trophées pour juger de la réussite d’une équipe ou d’un entraineur est réducteur. Mettons de côté immédiatement le débat sur les émotions contre le résultat, ce n’est pas le sujet. On interroge ici la pertinence ou non des titres dans la mesure du succès au sein d’une perspective pragmatico-résulto-cynico-vousavezcompris. Chaque saison d’un gros club doit elle être sanctionnée d’un titre ? Par principe il y a peu de vainqueur ; mis à part les coupes, on a un champion par pays et un champion par compétition européenne par exemple. Cela signifie-t-il que les saisons de toutes les autres équipes sont des échecs ? Bien sûr que non. Cela signifie-t-il que les saisons de tous les autres « gros » clubs (puisque ce sont quasi systématiquement des grosses écuries qui gagnent des trophées) sont des échecs ? Là encore pas forcément. Liverpool et Totthenham, deux des clubs les plus riches au monde vont disputer la finale de la LDC avec à leur tête Klopp et Pochettino, deux entraineurs admirés mais sans gros palmarès : et l’un des deux aura à nouveau une saison blanche. Pourtant, tout deux ont réalisé une grande saison, ont sublimé leur effectif, et ont marqué les esprits.

Si on enlève les émotions pour simplifier l’équation et pour éviter un ulcère à quelques aigris, reste-t-il uniquement les titres ? Le contenu des matchs n’est-il pas un élément rationnel à exploiter ? Plutôt que de parler de beau jeu ou de jeu moche, on peut évoquer le succès d’un projet de jeu et la maitrise des rencontres. Beaucoup critiquent Simeone sur l’angle de l’esthétique, mais ce qu’il a réussi à faire avec l’Atlético est une prouesse admirable. À ne voir le football que par une « culture de la gagne » on risque d’occulter l’apport et les efforts des équipes perdantes. Sans tomber dans un romantisme exacerbé ou s’aventurer dans une réflexion sur le mérite : tout le monde veut gagner, mais ne pas y arriver ne signifie pas forcément que tout le travail accompli a été vain. À l’inverse, une victoire en coupe par exemple, aussi salvatrice soit elle, ne dit pas tout de la qualité d’une saison. La saison passée de l’OM a été très moyenne, y compris en Europa League : une victoire finale en aurait fait une saison mémorable bien sûr, mais n’aurait pas changé le fait que l’équipe a été décevante pendant presque toute la saison. La belle saison de Leeds n’aboutit pas à une montée en Premier League : vu d’où vient le club, son effectif, et la qualité de la plupart de ses matchs, on ne peut estimer que l’équipe de Bielsa a raté sa saison (malgré la frustration naturelle d’être passé près d’une montée).

Mesurer un entraineur et un joueur

De quels critères dispose-t-on alors pour juger la qualité d’un entraineur et sa réussite (à part les titres et les émotions) ? L’optimisation d’un effectif, l’influence sur ses confrères, la progression de ses joueurs, les coups tactiques, la gestion d’un vestiaire, la régularité d’une équipe sur plusieurs saisons, etc. La question est complexe. Il en va de même pour mesurer le niveau d’un joueur. Les statistiques (quelque en soit le degré de sophistication) ne sont qu’un outil à contextualiser. Le rôle dans une équipe, l’état de forme de celle-ci, le style de jeu, sont autant d’éléments à prendre en compte pour estimer de la réussite d’une saison d’un joueur. Encore une fois, la mise en contexte est primordiale. La situation dans un vestiaire, du club, l’étape dans la carrière etc, mais il faut aussi relativiser à l’échelle du terrain. En effet, si on prend un joueur comme Thauvin et ses statistiques sur la saison, on serait tenté de dire qu’il réalise une bonne saison. Pourtant, si on se réfère à notre « mémoire vive » on l’a vu être très insuffisant dans le contenu de ses matchs à l’OM dont il est censé être un des leaders.

Puis, on l’oublie trop souvent, emporté par la ferveur des réseaux sociaux et l’explosion médiatique : supporters et observateurs ne sont pas à l’intérieur d’un club. Il faut accepter que certaines données restent circonscrites à un vestiaire. On ne dispose pas du même regard sur un effectif qu’un staff qui travaille avec quotidiennement. Admettre cette limite ne nuit pas à nos analyses, au contraire.

Dépassionner ou re-passionner ?

Paradoxalement les deux. Il faut savoir prendre du recul pour analyser une situation, mais aussi redonner du crédit aux ressentis individuels. Il ne faut pas tomber dans une culture de l’insulte et de l’exagération, ni dans une posture froide envisageant le football comme une discipline aseptisée pouvant s’appréhender avec une feuille de statistiques.

De même, les dirigeants de clubs et d’instances du football doivent accepter qu’à l’inverse de bien des champs sociaux ils sont – malgré leur position hiérarchique –  en arrière plan dans notre culture à part de rares personnalités. Ils doivent dépassionner leur action dans le sens où ils doivent mettre de côté leur ego, et repassionner le football dans le sens où leurs postes induisent des responsabilités envers l’histoire et la culture footballistique. En ce sens, certains devraient montrer plus de respect envers les supporters de football, plutôt que de négliger ce qui pourtant fait le sel de ce sport et donc le fondement de leur carrière. Un supporter va avant tout garder en mémoire sa joie devant son équipe plutôt que la fiche wikipédia de son club.