Pour aborder la préparation physique et mentale, voici une nouvelle série sur le blog, à propos de l’entrainement sportif cognitif, abrégé en « ESC ». Cela désigne le travail des facultés cognitives de l’athlète (attention, analyse, mémoire),  dont les dimensions visuelles (vision centrale/périphérique, tracking) et motrices (réactivité, coordination/dissociation). Par simplicité, on utilisera le terme ESC, mais ce qu’on peut lire sous les dénominations particulières « d’entrainement visuel sportif », ou « d’entrainement perceptivo-cognitif » est évidemment concerné.

Vasyl Lomachenko
crédits : ESPN

Pour ce premier épisode, on va reparler de boxe après l’entretien sorti récemment autour des sports de combats. Ceux qui me suivent depuis longtemps connaissent mon admiration pour le sport de l’est et notamment ukrainien, tel que l’avant-gardiste entraineur de football Valeri Lobanovski (abordé ici sur le blog mais pour lequel je vous renvoie au chapitre dédié dans l’ouvrage Les entraineurs révolutionnaires des Cahiers du Football). On va se pencher ici sur le travail du meilleur boxeur actuel, Vasyl Lomachenko, brillamment entrainé par son père Anatoly. Ce duo me fascine aussi pour la dimension interdisciplinaire (de 9 à 13 ans, Vasyl a fait de la danse classique et aucun entrainement de boxe) ; il a pratiqué plusieurs sports différents dans sa jeunesse et incorpore encore aujourd’hui dans son entrainement des éléments issus d’autres sports.

Surnommé Matrix ou encore Hi-tech, les méthodes d’entrainements mises au point par « Papachenko » sont plutôt « low-tech », sans outils technologiques très élaborés (notons simplement des prises de sang régulières et autre tests physiologiques). Dans le staff, en plus du préparateur physique Cicilio Flores, un « sport psychologist » : Andriy Kolosov, qui filme les sparrings et mène des exercices de complément qui vont nous intéresser ici. Psychologue spécialiste de la cognition, le rôle de Kolosov est de développer la flexibilité mentale du boxeur. En effet, son jeu de jambe, son sens de l’anticipation, sa faculté à éviter les coups (d’où le surnom Matrix) et la facilité qu’il a à appliquer sa boxe sans subir les contraintes de la fatigue, ne reposent pas simplement sur une agilité et une endurance physique : cela est aussi permis par des capacités cognitives et psychologiques perpétuellement entrainées.

T’as le flow koko

En psychologie, le concept de « flow » (ou flux, zone) théorisé par Mihály Csíkszentmihályi en 1975 désigne l’état mental atteint par un individu lorsqu’il est au niveau maximal de concentration, qui se manifeste par un effacement de la personne dans l’engagement qu’il déploie pour son activité. Cette immersion totale se caractérise par un contrôle des émotions avec un sentiment de plénitude. Les exercices de Kolosov visent à travailler les capacités cognitives de Lomachenko en état de fatigue. En résolvant des casses-têtes, effectuant des calculs mentaux et autres tests simples – et ce entre des rounds éprouvants – le poids-léger ukrainien travaille la lucidité qui lui servira en combat.

Cela fait écho au concept de « jeu intérieur » développé en 1974 par Timothy Gallwey dans son ouvrage « The inner game of tennis » (traduit en français sous le titre « Tennis et Psychisme »). Il exportera ensuite son travail au monde de l’entreprise et du management au sens large, mais concentrons nous ici sur les liens entre sa méthode du tennis et le travail des Lomachenko. Gallwey pose l’équation suivante : performance = potentiel – interférences. Le but du « jeu intérieur » est alors de diminuer les interférences (stress, manque de confiance, frustration, etc). Lorsqu’on parvient à avoir une performance égale à notre potentiel, c’est qu’on a atteint le flow. L’objectif de sa méthode est de parvenir à un niveau d’automatisation maximal. L’impression de voir une machine en mode automatique (« hi-tech ») lorsque Lomachenko boxe est exactement cela.

« Timothy Gallwey évoque la notion « d’attention consciente », tactically aware, c’est-à-dire « tactiquement conscient ». Pour ainsi dire, la coordination parfaite des mouvements d’un sportif dépend de sa capacité à être libéré de toute réflexion néfaste interférant dans son processus d’analyse de la situation et de prise d’informations. En d’autres termes, penser ne doit pas inhiber et altérer l’intuitivité. Voir vite, c’est prévoir ce qui va se dérouler dans l’instant qui suit ; agir vite, c’est parvenir à assimiler un nombre conséquent d’informations en un temps restreint de façon inconsciente. »

Philippe Rodier, L’entraineur Idéal, p.90

Pour adopter une posture de laisser-aller, faire confiance aux compétences naturelles de son corps (c’est à dire établir une corrélation automatisée entre notre potentiel et notre performance en situation), ne pas être perturbé par les interférences externes ou internes il faut savoir calmer son état mental. Un des exercices auquel se confronte Lomachenko visant à travailler le calme et le dépassement de soi est la recherche du « moment » via l’apnée. En alternant sprints et apnée dans une piscine, Vasyl fait face à ses limites physiques et psychologiques : l’apnée a la particularité de faire appel à un sentiment de survie primaire du corps ; le but pour l’athlète est alors de tenir grâce à son mental et franchir la limite naturelle posée par notre instinct. C’est ce qu’on appelle alors « le moment ». Son record est toute de même de 4’30.

Dans les prochains épisodes de cette série « ESC » on traitera cette fois d’innovations technologiques. En attendant, voici des vidéos montrant des exercices de concentration dont a parlé précédemment :