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credit : The Telegraph

À Clermont, l’ASM et le Clermont Foot 63 partagent dorénavant leur centre de formation, après une relation informelle qui existait déjà entre rugby et football dans la ville. Si pour l’instant la mutualisation des moyens est avant tout pratique, comme au niveau médical, on va suivre attentivement ce projet et les inspirations entre disciplines. Dans ce second épisode, on va donc parler de liens entre le rugby et son grand frère le football.

Mon point de départ est le préparateur physique de l’Atletico Madrid, l’Uruguayen Óscar Ortega, fidèle lieutenant de Diego Simeone : non pas en s’attardant sur ses célèbres préparations de pré-saison éreintantes (ce sera peut-être l’objet d’un futur article), ni sur ses exercices cognitif intégrées aux entrainements techniques et physiques (sur le sujet, je renvoie à mon « ESC ep1 ») mais sur l’apport du rugby dans le style de jeu des Colchoneros.

En effet, Ortega a débuté sa carrière de coach dans le rugby, à Montevideo. S’il vante les valeurs du l’ovalie en termes de courage, d’éthique de travail et d’esprit de groupe, c’est l’inspiration tactique qu’on veut aborder ici. Pour El Pais en 2013 il explique : « Du rugby, j’ai appris le système de maillage. C’est un sport qui se divise en beaucoup de secteurs sur le terrain pour monter des structures où se créent des situations de jeu avec des duels. Il y a des choses qui sont transférables au football, comme savoir dans quel secteur il est plus important de presser, de plaquer… »

La science de la défense de l’Atletico est remarquable. D’autres équipes sont qualifiées de « défensives », d’autres équipes aiment presser, mais la maitrise des Rojiblancos est sans doute ce qui se fait de mieux depuis quelques années. Tout est une question de timing et de coordination, dans un savant mélange de travail individuel et collectif de leur 4-4-2. Presser dans les temps de passe ou après un mauvais contrôle, couvrir l’axe lorsqu’un milieu central monte (rappelant la défense inversée du rugby – ce type de montées défensives fait évidemment penser aux blitz du football américain), bloquer un adversaire sur le côté avec un ailier et un latéral qui décrochent de leur ligne, coulissement des lignes, souvent jouer bas mais faire sortir un central si un attaquant est trouvé entre les lignes de la défense et du milieu, etc. Là où le cholismo est défensif, c’est qu’il prend peu de risque en transition et en phase défensive. Par contre, les transitions offensives sont rapides, et l’équipe est capable de ressortir vite et bien les ballons récupérés, même dans les petits espaces.

« Dans tous les sports collectifs, les équipes qui gagnent sont celles qui sont dominantes défensivement. C’est d’abord dans ce secteur qu’on construit la victoire. Parce que la défense, ce n’est pas seulement empêcher l’autre d’attaquer. Bien sûr, vous décidez de subir et d’empêcher l’attaque adverse d’approcher de vos buts. Mais la défense moderne, c’est choisir d’attaquer l’attaque adverse et de récupérer des ballons pour opérer en jeu rapide. C’est le jeu en contre-attaque et c’est le plus efficace, car vous êtes face à des défenses qui n’ont pas eu le temps de s’organiser. En trois-quatre passes, vous pouvez marquer, alors qu’il faudra une succession pour marquer sur attaque placée. Et ça, c’est vrai pour le foot, le rugby, le hand ou le basket. » – Claude Onesta, dans un entretien pour SoFoot

La gestion de la latéralité (avec souvent peu d’espace entre les joueurs d’une ligne de 4 mais une ligne qui se déplace) et de la profondeur de la défense des hommes de Simeone est extrêmement rigoureuse. Si on observe une tendance actuelle – mais pas nouvelle – à un pressing haut (un des buts du « contre-pressing » est notamment de pouvoir avoir la possession dans les 30m adverses plus rapidement que par une phase de construction), l’Atletico est souvent avec un bloc bas et compact. Mais dans les deux cas, et bien que l’Atletico soit aussi capable de presser haut, on marque rarement dans le football après un grand nombre de passes.

« Garder la possession si bas est évidemment plus simple mais pas vraiment efficace. Savez vous combien de fois vous marquez en faisant plus de 20 passes ? Peut être 2 fois par an. On tend à marquer des buts après 5 ou 6 passes en général. S’il y a la possibilité de construire depuis derrière c’est bien, mais si vous risquez de rester coincé avec le ballon dans votre camp, mieux vaut ne pas essayer. [À propos de l’Atletico] Je pense qu’à la fin c’est la qualité qui paie mais la qualité doit être supportée par la faim, la détermination, le fait de prendre ses responsabilités. À Naples on appelle ça « la cazzimma », c’est le Napoli que j’aimerais voir«  – Carlo Ancelotti (février 2019)

Le sélectionneur australien Eddie Jones (qui connait le succès depuis 2015 avec l’Angleterre), a échangé avec Guardiola lorsqu’il était à la tête de l’équipe nationale de rugby du Japon. Il était intéressé par la périodisation tactique (adoptée également par des coachs portugais comme Mourinho, Jardim, AVB), le concept « d’entrainement structuré » initié par Paco Seirul-lo, de « modèle cognitif »,  mais aussi par la gestion de l’espace des équipes du catalan. Les sports collectifs tels que le football, le rugby, le handball, le basket ou encore le hockey, ont des points communs dans leur organisation, au niveau du principe, du terrain. Seirul-Lo lui-même s’inspirait de plusieurs disciplines. Ainsi, non seulement Eddie Jones a souhaité s’enrichir au niveau des méthodes d’entrainement, du travail cognitif pour l’adaptabilité en jeu (tactically aware), mais a voulu comprendre la gestion de l’espace d’un point de vue tactique.

Guardiola (ouvert à d’autres disciplines, son adjoint Manuel Estiarte était l’un des plus grands joueurs de water-polo) a plus récemment échangé avec Gregor Townsend, le sélectionneur de l’équipe de rugby écossaise. Ce-dernier a témoigné de l’intérêt du catalan pour l’ovalie, notamment la gestion de l’espace et la capacité à faire des passes vers l’arrière pour avancer. Pour Eddie Jones, un autre point de réflexion concerne la composition et l’animation d’une équipe : selon lui, au rugby l’écart est modéré, tandis qu’au football, la position des joueurs sur le terrain varie énormément. Son Japon, malgré un déficit de gabarit, a su rivaliser avec des équipes supérieures. Grâce à un jeu de redoublement de passes, basé sur la vitesse de transmission, la sélection du Japon a obtenu sous Eddie Jones des résultats probants à son échelle.

« Le rugby et le football sont très similaires, dans le sens où vous devez en permanence déplacer le ballon dans l’espace [inoccupé], et les équipes de Guardiola ont développé le jeu de passes le plus fantastique qu’on ne verra jamais. Les principes sont les mêmes [qu’au rugby]. Les meilleurs équipes de football arrivent à varier leur profondeur et leur formation, afin de faire le meilleur usage de l’espace disponible. Apprendre de ces équipes est donc une formidable opportunité pour nous. » – Eddie Jones